Il y a des matières boudées par le système scolaire, si ce n’est clairement opposées, et qui pourtant s’apportent une nécessaire complémentarité. La géographie pour l’histoire, le latin pour les langues vivantes, le sport pour la philosophie, etc. Si aujourd’hui, on craint un désintérêt pour l’apprentissage et l’écriture, il y a pourtant une complémentarité possible entre le monde digital et le monde réel : prenez en photo des lettres de typographies différentes et vous pouvez retracer l’histoire de n’importe quelle ville …

Toutes les typographies ne sont pas transparentes quant à leur histoire : certaines sont liées à une idéologie, d’autres à une philosophie, à une nation, à un culte, mais elles comportent néanmoins dans leur usage une trace de la période qu’elles ont marqué. Voici quelques exemple :

Garamond :

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Nom du plus illustre des graveurs de lettres français, cette typographie remonte au 16ème siècle, lorsque Robert Estienne (célèbre éditeur imprimeur à l’époque de François 1er) commande à Claude Garamond un alphabet de caractères romains.
Ces lettres servirent à publier, Paraphrasis in Elegantiarum Libros Laurentii Vallæ d’Erasme (1530).
Typographie très ancienne, elle fut oubliée, puis redécouverte, confondue avec les lettres de Jannon, protestant qui se vit confisqué son matériel par Richelieu, et subit ainsi quelques confusions d’appartenance et d’origine. Du Garamond, est dit :
« Au romain, il conféra une élégance sans pareille qui jamais ne serait surpassée. Quel délicat raffinement ! dans la pureté stylisée du contour des lettres ; dans l’équilibre des déliés et des pleins, complémentaires mais non opposés ; dans le galbe parfait des lettres rondes ; dans la finesse des empattements triangulaires et dans le rôle esthétique discret des obits ou, autrements dit, des apices ; dans les tracés verticaux modérément accentués des hampes hautes et des queues qui contribuent à renforcer l’impression de légèreté de l’ensemble ou dans de rares, mais bienvenus, appendices ornementaux. Roger Dédame. 

Utilisation : la caractère français classique, il servit à la rédaction de documents officiels, et symbolisa très clairement le pouvoir et l’aura française. Il revient à la mode, et remplace très souvent le Times, aujourd’hui.

La querelle Antiqua-Fraktur allemande:

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A la fin du 19ème et jusqu’à la moitié du 20ème, une querelle politico-typographique s’est jouée quant à savoir si on gardait la typographie latine, Antiqua, considérée comme non-germanique au 16ème siècle, en rivalité avec la typographie dite gothique, Fraktur, plus germanique et rapidement considérée comme spécificité nationaliste. En 1806, quand Napoléon 1er menace d’envahir le Saint-Empire germanique, les nationaliste se mettent à rejeter tout ce qui n’est pas germanique. Au 20 ème siècle, sous la république de Weimar, la double-écriture revient ( la biscripturalité) et les deux écritures sont équitablement considérées comme écritures nationales. L’ère nazie utilisera abondamment la typographie Fraktur à ses débuts, mais en 1934, Aldolf Hitler imposera l’Antiqua, dans le but de faciliter l’apprentissage de l’allemand par tous les peuples des pays qui constitueront l’hégémonie allemande. A tel point que la typographie Fraktur sera qualifiée « d’écriture juive ».

Utilisation : après la guerre, l’écriture latine s’impose mais on autorisera l’apprentissage optionnel d’une des formes gothiques de Fraktur. On retrouve d’ailleurs encore cette écriture au Mexique et en Amérique centrale. Autrement dit, le gothique a souvent été associé au nazisme par erreur.

Par ces deux exemples, il est clair que les polices de caractère et la typographie ne sont jamais créées par hasard. Que ce soient des motivations commerciales ou publicitaires, les raisons sociales et politiques ne sont jamais très loin…

Des contextes conscients ou inconscients motivent l’adoption d’une typographie :

Slab Serif :

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Cette typographie, appelée aussi Egyptienne ou Grostesk est d’origine anglaise, date du milieu de 18ème siècle. Elle était principalement utilisée dans un cadre publicitaire ou de larges publications, elle peut faire référence au Far West (Clarendon), mais aussi à l’époque victorienne, du fait qu’elle n’ait pas d’empattement, on l’associe beaucoup au style contemporain aujourd’hui, mais avec cette impression d »ancien », type des affiches de vaudevilles, ou de vieilles publicités. Assez masculine, elle fait aussi référence à un ancien style d’édition alternative.

New Gothics : (wood)

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Cette typographie fait clairement référence à l’impression des journaux, datant du 19ème et du 20ème siècle. Ce style était très utilisé pour les unes ou les affiches publicitaires du fait qu’il permettait d’attirer l’attention et de transmettre un message neutre et sans ambiguïté. Différence à faire tout de même entre les journaux et les tabloïds, le New Gothic était clairement utilisée pour la presse quotidienne de news (en 1919, le New York Daily News frappait ses pages en Gothic), les tabloïds privilégiait plutôt le style Roman : un même effet mais une forme d’élégance en plus.

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Peignot, la symbolique moderne :

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Mélanger les minuscules et les majuscules, c’est ce que Charles Peignot tenta en 1920, pour surpasser l’expérience Futura de Paul Renner en Allemagne.

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Après plusieurs tentatives, en 1937, cette police sera adoptée pour l’exposition universelle de Paris, et sélectionnée par Paul Valéry pour les deux tours du Palais de Chaillot.

Art Nouveau et Psychédélisme :

 

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Si le premier a commencé à influencer la typographie dès 1890, il n’impactait finalement que la calligraphie et n’avait aucune portée politique, mais plutôt culturelle, se marginalisant dans l’excentricité. L’art nouveau était la manifestation d’une révolution sociale d’une jeunesse bouleversants les codes de l’art et de la culture.
Le langage visuel se métamorphosait, levant les tabous et les voiles de la nudité, de la pudeur, revisitant les valeurs morales et esthétiques. Ce courant finit par être accepté du grand public d’ailleurs et à toucher l’architecture, le mobilier, la mode et le graphisme.

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Le psychédélisme, clairement estampillé 1960, a repris les codes de l’art nouveau, où le sexe, l’absence de tabous, la drogue et le rock’n roll furent les expressions sociales. Les lettres sont souvent dessinées à la main, et adoptent beaucoup de rondeur et de mouvement.

Neuland et Chop suey :

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L’exotisme s’invite avec ces polices arrondies, arc-boutées, largement utilisée dans les années 1930 pour promouvoir des marques liées de près ou de loin au voyage (compagnies aériennes, bateaux, livres, épices, thé).

Un retour en force dans les années 1990 de la typographie Neuland pour l’affiche de Jurassic Park.

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Les typographies façon comics et bandes dessinées :

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Ces polices sont souvent dessinées, personnalisées et surtout destinées à susciter l’émotion ou l’exagération. Leur usage sert aujourd’hui pour des affiches-mantra, mais aussi pour les marques qui souhaitent toucher un public jeune avec une dimension très narrative.

Helvetica :

Helvetica

La neutralité absolue, l’idéal platonicien, la stérilité générique.
Conçue en 1957, cette police a rapidement été choisie pour une communication formelle, internationale, polyvalente et modeste.
Helvetica incarne à ce moment-là la mission moderne de démocratiser la communication visuelle.
Cette typographie est des plus intéressante pour le message inconscient qu’elle fait passer et qui en fait usage. Très souvent, cette police est choisie pour son caractère « démocratique », lisse et policée : les grandes multinationales par exemple ou certains slogans politiques.

Avant-Garde :

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Inspirée elle aussi des années 1920, du mouvement Bauhaus, cette typographie a été conçue par Herb Lubalin et Tom Carnase pour le magazine Avant-Garde.
Addidas utilise Avant-Garde par exemple.

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Mais on la reconnaît entre toutes avec son A et son D majuscules:

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Regarder sans regarder, lire sans lire, faire sans être :

Sans rentrer dans de trop nombreux détails, il paraît donc très clairement que nous sommes capables de distinguer les typographies sans vraiment nous rendre compte de l’effet conscient ou inconscient qu’elles peuvent avoir sur nous, et cela que nous soyons en mesure ou non de leur associer une époque, une histoire précise.

Les polices ont pour nous tous une connotation qui dépassent les mots qu’elles matérialisent et une ampleur culturelle facilement traçable finalement.

Nous nous abreuvons aujourd’hui de magazines, de design et de graphismes via nos mobiles et nos tablettes, sans réaliser qu’il y a plus d’esthétique dans la démarche de communication que d’histoire…
Quand les émojis fleurissent même un peu partout en emportant toute la finesse d’exprimer ses émotions, cette surenchère d’appauvrissement de la communication ne devrait surtout pas nous empêcher de voir que les mots ont aussi des « habits » : leur typographie.
Il suffit de retourner dans la réalité de nos villes pour constater que ces typographies ont bel et bien une histoire et une résonance qui nous dépasse.

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Les typographies utilisées pour les plaques des rues, pour les cinémas, les théatres, pour les échoppes, pour les magasins, pour les devantures, pour les publicités, pour les monuments révèlent en vérité beaucoup de choses sur le lieu.
C’est ce qui reflète le développement social, économique et historique d’une région.

Alors pourquoi ne pas recréer un peu d’histoire de sa ville en choisissant des lettres ici et là ?Maria Cox (Dalston, London)the streets are paved with gold

A Londres, s’organisent des « Safaris Types » dans le nord ouest de la ville (le site est ici) qui ont un grand succès.

Inspirant pour se nourrir d’histoire sans en avoir l’air.

NB : et l’histoire des typographies ne cesse de se répéter, un article de Médium nous rappelle quel effet cela fait de voir apparaître à l’écran la première typographie en pixels de nos ordinateurs.

 

 

 

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