Détours du monde

La plus grande collection de couleurs se trouve au 1er étage de la bibliothèque d’Harward

L’école d’Harward possède la plus grande collection de couleurs du monde. Le rouge Ferrari, la cochenille, le lapis-lazuli, toutes venues des quatre coins du monde, elles sont entreposées comme mémoire historique de leur origine. L’origine de la matière retrace une histoire tout en teintes et surprises…

Aujourd’hui, la plupart des couleurs que nous voyons sont en pixels, ou étalées sur papier glacé et déclinées par Pantone.
Si aujourd’hui trouver LA couleur est bien plus aisé que quelques siècles plus tôt, savez-vous comment elles ont été créées ?

Retour historique sur les couleurs :

Le rouge et le noir : les premières couleurs de l’humanité

A l’époque préhistorique, les hommes laissèrent une trace de leur passage en réalisant des peintures murales dans les grottes qu’ils occupèrent.
Ces couleurs sont des pigments naturels.
Le rouge est un oxyde d’hématite présent dans le sol.
Le noir est obtenu à partir de charbon de bois ou d’os, de l’oxyde de manganèse ou encore de charbon minéral.
Pour donner de la matière à ces pigments ils étaient liés (la charge) à du talc, de l’argile ou du feldspath, de façon à ce qu’ils soient faciles à utiliser, et résistants.
Avec de l’eau et de la graisse, il était possible d’améliorer encore la texture.

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Le bleu, le vert et la pourpre  : les couleurs spirituelles et sociales

En Egypte ancienne, les pigments de couleurs étaient principalement utilisés pour teinter le lin des tissus, et peindre les fresques, les temples et les sépultures.
Ces couleurs étaient considérées comme sacrées.
Il y a 4500 ans, le bleu s’obtenait avec la poudre de lapis-lazuli, une roche rare et précieuse.

lapis-lazuli

La méthode d’obtention complexe en fait le premier colorant synthétique : le mélange de silices, de calcaire, de cuivre et de natron était cuit plusieurs heures dans les fours des potiers. Une cuisson plus ou moins intense permettait d’obtenir des teintes de bleu allant d’un bleu pâle à un bleu plus profond.
Le pigment était broyé puis enduit sur les sarcophages avec une grande dimension sacrée dans son usage : le bleu représentait le souffle divin et ornait toujours la coiffure des morts.

Le vert était obtenu à partir de malachite, un carbonate naturel de cuivre.
Il représentait la végétation abondante, la vie, ainsi que la résurrection.
Il était préparé comme le bleu avec des proportions moindres de cuivre, et un ajout de sodium (le natron).

La pourpre était la couleur recherchée par les romains.
On l’obtenait à partir de murex et de purpura : il fallait 12 000 murex pour obtenir plus d’un kilo de colorant pourpre.
Couleur précieuse qui représentait le pouvoir si bien qu’on surnommait les héritiers de l’empire les « porphyrogénètes » (nés dans la pourpre).
En 1453, avec la chute de l’empire byzantin, la pourpre tend à disparaître.

A specimen labeled Mauve is pictured from the pigment collection of the Straus Center for Conservation and Technical Studies housed inside the Harvard Art Museums at Harvard University. Stephanie Mitchell/Harvard Staff Photographer

A specimen labeled Mauve is pictured from the pigment collection of the Straus Center for Conservation and Technical Studies housed inside the Harvard Art Museums at Harvard University. Stephanie Mitchell/Harvard Staff Photographer

Au fil de siècles, les couleurs élémentaires comme le noir, le blanc, le rouge et le bleu seront des couleurs qui se déclineront. La fabrication de ces pigments donneront souvent une couleur liée à une culture et à une époque.

Le rouge que l’on retrouve sur les murs de Pompéi, le rouge sang, provenait du cinabre réduit en poudre (un sulfure de mercure)  : c’est la couleur rouge vermillon. Le cinabre provenait d’une mine d’Espagne et coûtait très cher à l’époque, la couleur qu’on en extrayait n’était donc utilisée que pour les demeures de notables.

A specimen labeled Cinapro is pictured from the pigment collection of the Straus Center for Conservation and Technical Studies housed inside the Harvard Art Museums at Harvard University. Stephanie Mitchell/Harvard Staff Photographer

A specimen labeled Cinapro is pictured from the pigment collection of the Straus Center for Conservation and Technical Studies housed inside the Harvard Art Museums at Harvard University. Stephanie Mitchell/Harvard Staff Photographer

A l’opposé de la pourpre, le bleu était considéré comme « barbare » par les romains. Cette couleur, extraite du guède (une plante), était la couleur dont s’enduisaient le corps les celtes et les bretons.
Pendant longtemps le bleu était déprécié , ce n’est que bien plus tard qu’il sera adopté par les puissants.
On verra apparaître tout un lexique de différents bleus, dont l’étymologie sera arabe : âzaward, azrak qui deviendront l’azur.

Plus tard, sur la période moyen-ageuse et jusqu’au 17ème siècle, les couleurs serviront principalement aux peintures et seront des extraits naturels.
Ce qui sera la cause d’altération et de fragilité.

Dans les années 1200, suite aux croisades, on découvrir l’azur et l’or : couleur qui représenteront le christianisme. Elles correspondront aux valeurs de dignité et de commandement, et symboliseront le royaume de Dieu.

A partir de cette époque, ce seront les couleurs pastels qui domineront.
L’élaboration des pastels se fera à partir de plantes selon un procédé long et complexe.

Le bleu indigo, sera exclusivement importé du Nouveau Monde et des colonies, dès qu’on découvrit que la culture de l’indigotier était beaucoup moins coûteuse que la production du pastel : au 16ème siècle, les pastels ne seront plus produits en Europe.

Le colorant rouge pouvait s’obtenir de diverses façons ensuite : extrait de la racine de la garance, puis broyé, le rouge obtenu teintait les pantalons de l’infanterie de ligne au 19ème siècle.
Le kermès, un insecte vivant dans les chênes, permettait d’obtenir le rouge écarlate. La cochenille permettait d’obtenir le rouge carmin.
La couleur sépia était tirée de la seiche, et le jaune indien provenait de l’urine de vaches nourries aux feuilles de manguier, etc.

A specimen labeled Kermes Lake is pictured from the pigment collection of the Straus Center for Conservation and Technical Studies housed inside the Harvard Art Museums at Harvard University. Stephanie Mitchell/Harvard Staff Photographer

A specimen labeled Kermes Lake is pictured from the pigment collection of the Straus Center for Conservation and Technical Studies housed inside the Harvard Art Museums at Harvard University. Stephanie Mitchell/Harvard Staff Photographer

Les autres couleurs : jaune, noir-violet, orangé-rouge

Le jaune provenait principalement des fleurs et des végétaux naturellement jaunes : le genêt, la sarrette ou la gaude.
Représentant une couleur négative, elle était peu utilisée ou seulement pour désigner les juifs et les sarrasins.

La découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb permettra la découverte de nouvelles teintes.

Le noir-violet provenait du bois de Campêche ou hématine, le colorant rouge-sombre tirant vers le bleu permet l’obtention de nombreuses couleurs comme le violet, les gris et les noirs profonds.

L’orangé-rouge vient du roucou, un arbuste tropical d’Amérique du Sud, toujours utilisé aujourd’hui comme colorant alimentaire (le livarot, le reblochon, l’edam, la mimolette, le cheddar) et pour les cosmétiques.

L’enchantement des couleurs pour la peinture :

Au-delà des recettes de chimistes, d’alchimistes et de teinturiers, la Renaissance en Europe a donné naissance à une nouvelle façon d’utiliser les couleurs.
Les peintres travaillaient avec intelligence et recherche artistique pour reproduire la réalité.
On s’intéresse alors davantage à la perception des couleurs, et ces dernières importent alors moins que la lumière et l’ombre.

Le blanc par exemple, utilisé depuis l’Antiquité, réalisé à partir de plomb (le blanc de plomb ou blanc de Venise), de zync et de baryum ( le blanc de Lithopone ou des Comines), de titane (le blanc rutile) servira à produire des demi-teintes et des finitions de lumière pour les grandes oeuvres picturales.

Aujourd’hui, il est aisé d’estimer les oeuvres du 17ème siècle par exemple pour la dominante de couleur qui émane du tableau : le bleu.
Les peintres s’éclairant à la bougie, une lumière tirant sur l’oranger, auront travaillé toutes les couleurs avec une pointe de bleu (son opposé), comme pour compenser la justesse de leur perception de la réalité. A la lumière blanche de nos musées aujourd’hui, cette nuance bleutée trahit l’époque et surtout ce souci de travail de la couleur.

Certains peintres célèbres se distingueront pour leur consécration aiguisée à une seule couleur qu’ils travailleront pour l’étirer en multiples teintes : c’est le cas de Delacroix par exemple et de sa palette de huit jaunes qu’il aura utilisé parmi les 24 couleurs qui composent la Gloire d’Apollon, actuellement au musée du Louvre.

Apollon Vainqueur du Serpent Python

Apollon Vainqueur du Serpent Python

La sérendipité à l’épreuve de la chimie :

En 1856, un chimiste créa la pourpre d’aniline suite à ses essais autour de la quinine destinés à trouver un remède contre la paludisme.
Ce chercheur, William Henry Perkin découvrit alors un colorant, synthétique, qui servira pour l’industrie textile.

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Son succès fut si immédiat que la reine Victoria porta une robe de soie mauve, lors de la Royale Exhibition de 1862, un timbre fut créé le « lilac penny ».
L’impératrice Eugénie mit cette couleur à la mode à l’époque Napoléon III.

Puis les 19ème et 20ème siècle ont vu apparaître quantité de colorants de synthèse, tuant presque complètement l’industrie des pigments naturels.

Les Impressionnistes utiliseront principalement les colorants artificiels, beaucoup moins chers et rares que les pigments naturels, comme le lapis-lazuli.
C’est l’arrivée ensuite du bleu outre-mer de Klein qui prendra ensuite le relais sur l’usage de la couleur bleue.

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Au-delà de la dimension onéreuse, les pigments naturels avaient pour grande faiblesse d’être corruptibles, fragiles et versatiles en fonction de la lumière, de l’acidité et de l’humidité de l’air, dégradant inexorablement les oeuvres.
C’est en partie aussi pour cette raison que les pigments naturels ont été abandonnés au fur et à mesure.

L’usage de laque et de vernis, eux aussi soumis à des évolutions chimiques pour favoriser l’intégrité des couleurs joueront une rôle dans l’évolution de la peinture et des oeuvres.

Harvard, mémoire des couleurs :

Edward Forbes, historien et directeur du Fogg Art Museum de 1909 à 1944, a compilé des pigments du monde entier pour en constituer la plus grande collection du monde.

Sa collection finit par prendre le nom de Forbes Pigment Collection avec pas moins de 2500 échantillons.
Aujourd’hui, la collection est utilisée de façon scientifique et a été complétée par Narayan Khandekar, directeur du centre Straus des études de conservation et des techniques du musée d’Arts, avec des pigments modernes.
La première collection visant à étudier les pigments des peintures anciennes, la seconde complète la première avec les pigments utilisés dans l’art moderne et contemporain.

Les différentes études menées sur les pigments sont réalisées par chromatographie, microscopie électronique et spectométrie de masse de façon à « cartographier » de façon très précise la composition chimique des pigments.

Comme une enquête, chaque pigment à une histoire :

Leurs études permettent de rétablir certaines faussetés de l’histoire ou de combler des lacunes des connaissances qu’on en avait jusque là.

Par exemple, l’ultra-marine synthétique fut découvert en 1826, considéré à l’époque comme une grande découverte, car l’usage des pigments naturels étaient très onéreux pour les artistes.

A specimen labeled Ultra Marine is pictured from the pigment collection of the Straus Center for Conservation and Technical Studies housed inside the Harvard Art Museums at Harvard University. Stephanie Mitchell/Harvard Staff Photographer

A specimen labeled Ultra Marine is pictured from the pigment collection of the Straus Center for Conservation and Technical Studies housed inside the Harvard Art Museums at Harvard University. Stephanie Mitchell/Harvard Staff Photographer

Ou encore le brun-momie, un pigment extrait de la résine brune qui se trouvait sur les corps des momies d’Egypte à la grande époque de l’égyptomanie au 18ème et 19ème siècle, très utilisé en peinture durant cette période.

Le roucou offre le pigment à rouge à lèvre, encore de nos jours.

Et avec une si grande collection, une nouvelle histoire se complète un peu chaque jour, avec sont lot de mauvaises découvertes comme avec le jaune Cadmium, un jaune vif utilisé par les Impressionnistes, (et utilisé jusque dans les années 70 pour l’industrie Lego) est en réalité un métal lourd très toxique.

 

A specimen labeled Cadmium Yellow is pictured from the pigment collection of the Straus Center for Conservation and Technical Studies housed inside the Harvard Art Museums at Harvard University. Stephanie Mitchell/Harvard Staff Photographer

A specimen labeled Cadmium Yellow is pictured from the pigment collection of the Straus Center for Conservation and Technical Studies housed inside the Harvard Art Museums at Harvard University. Stephanie Mitchell/Harvard Staff Photographer

Aujourd’hui, d’ingénieux logiciels (ncscolours.com à tester) permettent de choisir ses couleurs de façon très pointues, et de voyager littéralement au coeur de la couleur et de ses déclinaisons.

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