L’illusion de la sagesse à l’épreuve de l’arrogance

Grand écart intellectuel entre le fameux  » la seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien » de Socrate et la promesse prochaine de transhumanisme. Qu’en est-il réellement de l’effort intellectuel ? Entre notre fil d’actualité exhortant au développement personnel à tous les niveaux et l’exercice douloureux de penser au-delà du connu ?  Sommes-nous toujours cet animal intrinsèquement curieux et insatisfait de sa condition qui lève les yeux au ciel pour comprendre le monde qui l’entoure ? Quelques questions viennent à se poser …

L’humilité intellectuelle vise à préférer le cheminement intellectuel au statut social.

L’arrogance est l’expression assumée du mépris de tout sauf de soi-même : la superbe dans tout son ridicule lorsqu’elle se double de la vanité, cette volonté de convaincre d’abord autrui de cette supériorité, et de se nourrir de cet acquis dans leur regard.

Et nous voici au 21ème, esclaves de technologies qui nous abreuvent de tout et de rien, nous faisant miroiter que si ce n’est aujourd’hui ce sera demain que nous prétendrons à être le Pic de la Mirandole du jour.

Notre plasticité exacerbée dans les apparences – nous sommes informés de tout, nous pouvons apprendre chaque science, chaque matière, chaque art – la perfectibilité de Rousseau sur le point de devenir la risée d’une partie fondamentale de notre humanité, pourquoi le transhumanisme point à l’horizon de notre essentielle tristesse ?

Pour rétablir le sens des mots choisis :

Plasticité : l’homme n’est pas un être naturel, il conquiert sa forme et prend possession de ses dons. Comme une sculpture, il se forme lui-même et se cultive pour être : un perpétuel devenir, conscient de son incomplétude, mué par le désir d’atteindre sa forme finale.
L’animal quant à lui devient au bout de quelques mois d’existence et pour toute sa vie, et toute son espèce pour les centaines d’année à venir, ce qu’il demeurera.

Perfectibilité : la tension qui anime l’homme pour atteindre sa perfection est son malheur. Il recherche incessamment l’expression parfaite de sa raison d’être sur terre, et pénètre dès lors l’unique raison de son malheur, luttant entre vices et vertus, recherchant l’innocence des moments heureux dans la quête de son accomplissement. La perfectibilité, c’est l’homme tyran de lui-même.

Et nous voici à notre époque, avec cette phrase de Ted Turner pour la résumer, dans la contradiction la plus évocatrice de l’avenir qui nous attend : « Si seulement j’avais un peu d’humilité, je serais parfait ».

Les limites que l’homme reconnaît comme frontières à dépasser pour être meilleur font partie de cette zone qui confond humilité et arrogance. Et finalement le travers dépressif de tout un chacun : être potentiellement capable d’être meilleur, c’est reconnaître la limite de ce que nous ne sommes pas… encore !

L’humilité intellectuelle est donc légèrement différente de l’humilité en général, c’est qu’elle est la réponse illusoire à réduire le malheur de constater que nous sommes en devenir, encore que cela. Vient ici l’orgueil.

A notre époque sur-médiatisée, nous avons l’illusion de posséder tout le savoir : l’ubiquité et la connaissance mégalomaniaque de l’état du monde à chaque seconde, effleurant du neurone les sciences, la nouvelle technologie, la psychologie, et l’univers.
En réalité, en acceptant d’être la propriété des plate-formes sociales, tant comme matière que useur de celle-ci,  nous recevons et envoyons le savoir de ce monde. Nous le recevons, le renvoyons, sans se l’approprier pourtant.

En réalité, en commentant, en lisant, en partageant les informations que nous recevons, nous assumons finalement dans l’absolu les limites de ce que nous ne savions pas quelques secondes plus tôt, MAIS, nous faisons avant savoir au monde que maintenant nous savons.
La communication telle qu’elle est aujourd’hui est l’expression pleine que l’instant d’avant nous étions une version moins bonne que celle que nous exprimons, ici, là et maintenant. Et pourtant, la satisfaction n’est pas là.
Pas l’ombre d’une matérialisation de plasticité, pas le soupçon des contours d’une quelconque perfectibilité.
Vient là la vanité. Cette chose qui ne se satisfait, qui se vide sitôt qu’elle donne l’illusion d’être comblée.

D’elle apparaît l’arrogance, la jumelle maléfique de la confiance en soi.
Si vous déplorez le monde individualiste dans lequel nous vivons, c’est parce qu’il est devenu le terreau de l’égocentrisme. Bel et bien fausse croyance que celle qui anime celui qui flirte avec la surenchère en tout, dans l’unique et désespéré espoir de devenir l’atout ostentatoire de la vaniteuse société, inconstante à l’extrême.

Aujourd’hui la parole semble plus libre, les tabous sont « banquables », le contrepied est la nouvelle veste à retourner, et nous revoilà projetés dans le passé. Là où finalement l’humilité intellectuelle amène à écouter, prendre conseil et recueillir l’enseignement des autres pour arriver à un consensus ; l’arrogance cultive aujourd’hui la « disruptivité » pour se démarquer. Se démarquer aujourd’hui c’est dépasser ce qui se faisait hier, c’est s’imposer au milieu de tous en arguant que ce qui se passe ici-bas est déjà dépassé : il faut être l’argument du moment, quelque soit la thèse et sa finalité. Qui s’en soucie finalement ? La prochaine notification donnera le La du jour.

Lorsque le 20ème siècle se revendiquait être le siècle des mathématiques, le 21ème, lui se targue d’être celui de la science. La mère de la science est la curiosité et la nécessité, mais son père est l’humilité !
Einstein, suffisamment reconnu pour que sa phrase soit l’illustration indiscutable de cet argument : « les informations ne sont pas la connaissance ». Aujourd’hui, un esprit de valeur sera l’esprit humble qui s’ignore. Car seule l’humilité accepte le travail d’apprentissage. Lorsque le véritable chemin de l’accomplissement, sinusoïdal, allant du doute au courage, du découragement au dépassement de ses craintes, de la frustration à la satisfaction, est aussi long que consistant, l’avenir nous vend alors la perspective du transhumanisme. Une pillule à avaler pour résoudre une équation différentielle, un inhalateur pour connaître toute l’oeuvre de Shakespeare, etc.

Les limites que vous auriez pu borner ne viendront plus par la découverte de ce que vous ignoriez, mais seront vaccinées avant même la conscience d’être capables de les dépasser : tout sera acquis de manière artificiellement innée.

Le transhumanisme est ce mouvement intellectuel qui reconnaît que l’usage de la science pourra permettre d’améliorer les caractéristiques humaines et physiques de l’homme.
Comme dans une promesse de perfection du genre humain, mais qui aura perdu la motivation humaniste de conquérir les frontières du savoir et du faire, vous serez personnellement dans le vide et l’obscurité d’une perfection impossible à aimer.
La bienveillance et l’empathie auront disparu de la surface de la terre.
Une caste d’hommes, les Ultras, mépriseront et dirigeront la caste des Infras, pleinement conscients de leur limites et redevenus esclaves à jamais de l’arrogance ultra-vaniteuse des uns. Même le développement personnel sera ce sujet disloqué au milieu des religions et de la psychologie, dans un monde « under control ».

Changeons la mesure qui qualifie nos relations, et déconnectons-nous de temps à autres. La chaleur d’un sourire peut avoir ce goût que nous avons suffisamment de valeur pour l’autre.

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