La tangente du pouvoir : charisme ou manipulation ?

Le charisme. Cette chose qu’on reconnaît sans savoir comment la définir. Ce pouvoir d’attraction naturel qu’on prête souvent aux grands hommes n’a pas eu toujours très bonne réputation. A défaut de l’acquérir, voyons d’où il vient.

Comme certaines femmes sont appelées « Dame de Pique », le pendant pour les hommes, c’est de parler de leur charisme.

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Rares sont ces mots qui ont besoin d’un adjectif d’intensité ou d’un adverbe: grave, catastrophique, ou charismatique.

La presse identifiera des personnalités célèbres comme J.F. Kennedy, Martin Luther King ou Obama comme des hommes charismatiques.
Les livres d’histoire rapporteront la même chose concernant Hatchepsout, Jules César, Napoléon, Mussolini, Staline, Che Gevara ou José Mujica.

Sans jamais définir ce qu’est le charisme, finalement le point commun reste le pouvoir – bon ou mauvais.
C’est ainsi pour expliquer les phénomènes de grande transition : le symbole d’une personne charismatique et de pouvoir est l’évidence même.
On peut au moins en déduire que le charisme est inné et suffisamment rare pour ne pas « s’attraper comme une maladie ».

Qu’est-ce que le charisme ?

L’apôtre Paul, 50 ans après J-C, a utilisé le mot charisme pour la première fois, à partir du « charis » grec : la Grâce.
Selon Paul, le charisme est « le don de la grâce de Dieu » ou « le don spirituel ».
Il aurait défini 9 charismes différents dans ses lettres destinées aux communautés chrétiennes : la prophétie, la guérison, le parler des langues, l’interprétation des discours, l’enseignement, le dévouement ainsi que les dons spirituels et les dons de générosité du coeur.

Avec toute la dimension mystique de la chose, Paul considérait que nous possédions tous un charisme, donné par Dieu.
Ici, aucune notion de charisme lié au leadership : les « meneurs » naturels  ne s’imposaient pas sans accord tacite que ceux-là menaient une mission de service à la communauté avant tout.

Au fil du temps, le mot a disparu, pour finalement ne réapparaître que pour caractériser des hérétiques, largement combattus par l’Eglise.

Le terme de charisme ne reviendra qu’au 20ème siècle sous la plume du sociologue Max Weber.

Entre temps, les philosophes, et les écrivains de la Renaissance auront comme sujet favori : l’homme de bien, le courtisan.
Lorsque Machiavel définit les principes de conduite du Prince pour conserver le pouvoir, Baltazar Gracian, lui dessinera les traits de l’Homme de cour:

Le savoir et la valeur font naturellement les grands hommes, ces deux valeurs rendent les hommes immortels, parce qu’elles le sont. (IV)

Se rendre toujours nécessaire :
Ce n’est pas le doreur qui fait un Dieu, c’est l’adorateur.
L’homme d’esprit aime mieux trouver des gens dépendants que des gens reconnaissants. Tenir les gens en espérance, c’est courtoisie ; se fier à leur reconnaissance, c’est simplicité. Car il est aussi ordinaire à la reconnaissance d’oublier, qu’à l’espérance de se souvenir. Vous tirez toujours plus de celle-ci que de l’autre. Dès que l’on a bu, l’on tourne le dos à la fontaine ; dès qu’on a pressé l’orange, on la jette à terre. Quand la dépendance cesse, la correspondance cesse aussi, et l’estime avec elle. C’est donc une leçon de l’expérience, qu’il faut faire en sorte qu’on soit toujours nécessaire, et même à son prince ; sans donner pourtant dans l’excès de se taire pour faire manquer les autres, ni rendre le mal d’autrui incurable pour son propre intérêt.

Pour la lecture de l’ouvrage, c’est ici.

L’époque relève alors de la plasticité et la perfectibilité inhérente à l’homme. Un emploi ingrat que seuls les sages acceptent, car ils signent un pacte d’humilité intellectuelle (retrouvez ici l’illusion de la sagesse à l’épreuve de l’arrogance, pour en savoir plus).
Autrement dit, la grandeur des hommes relèverait de l’âme et des valeurs qui la conduisent dans tout le long processus d’apprentissage et d’expérience de la vie.
Un peu d’inné, mais beaucoup d’acquis.

Au 20ème siècle, le charisme refait donc surface mais dans son sens contemporain, autrement dit le leadership dans la sociologie de l’autorité.
Weber définit trois types d’autorité : la rationnelle-légale, la traditionnelle et le charisme.
Il définit ce dernier ainsi : qualité certaine d’une personnalité individuelle en vertu de laquelle elle est considérée comme extraordinaire, dotée de pouvoirs exceptionnels dans toute sa singularité.
Il s’agit du révolutionnaire, de l’individu qui libère des cages et des carcans.
C’est un leader héroïque qui parvient à galvaniser des adeptes, ou par des exploits ou par des discours rhétoriques.
Il retracera l’histoire avec des personnages militaires et politiques célèbres, ayant marqué un bouleversement de situation drastique.
Le charisme déteint aussi bien dans la bureaucratie et les sphères professionnelles ultra-réglementées.

Au tout début, ce seront plutôt des figures sinistres qui seront caractérisées charismatiques comme Hitler ou Mussolini, et jusqu’en 1960, avec Charles Manson.

La connotation laudative commencera à s’employer à partir des Kennedy,pour s’élargir du champs des dirigeants avec Muhammad Ali.
Aujourd’hui, plus d’individus sont définis comme charismatiques, allant du politicien, au chef d’entreprise, au sportif ou aux célébrités.

Le charisme est alors, certes toujours inné et un « je ne sais quoi spécial » qui attire.
C’est à la fois une forme de beauté, comme une reconnaissance d’emprise, d’attirance irrépressible pour une personnalité, qui force au respect.
Le charisme c’est reconnaître le pouvoir qu’exerce une personne sur soi sans que celle-ci manifeste des qualités supérieures ou oppressives dans ce but là.

Celui qui est charismatique subit ce pouvoir naturel ou choisit d’en faire usage comme tel, puisqu’il le lui est donné sans résistance. C’est là que vient se confondre le pouvoir : entre manipulation et charisme, qui des deux alimentent le pouvoir ?

Que ce soit Obama, Steve Jobs ou Bill Clinton, le charisme demeure quand même un signe d’authenticité rare, impossible à dupliquer à coup de télé-crochet, d’ateliers de développement personnel ou de cours de management.
C’est en soi !

Aujourd’hui, donnerait-on le pouvoir à un personne charismatique ?

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Est-ce qu’en politique, la démocratie ne souffrirait pas d’un leader charismatique ? Peut-on encore laisser des harangueurs décider du bien des citoyens d’un pays ?
Berlusconi en Italie, Paul Keating en Australie (versus le non-charismatique John Howard qui lui a succédé) sont les exemples probants que ce pouvoir mystique peut lever des foules, encore aujourd’hui, mais que notre monde est trop moderne pour se satisfaire de cela seul.

Paul et Max avaient en partie raison sur le charisme, mais Gracian a sans doute le mot de la fin sur le Grand Homme.

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