Pourquoi l’humanité n’a (presque) rien à craindre du dataisme

Tout ce qui se dit autour de la technologie a pour but d’améliorer notre compréhension des changements qui se passent et percevoir l’avenir de la technologie elle-même. Ce qui nous inquiète ? Reconsidérer notre position dans le monde…

L’homme s’est toujours positionné entre deux entités : l’autorité divine et ses propres créations.

  • La première, la croyance en des dieux supérieurs servaient d’abord d’exemple à la conduite de sa vie : la mythologie, qui permettait de structurer le temps et le monde et d’apprendre des vulnérabilités humaines, sinon justifier de l’existence d’un architecte suprême.
  • La seconde, ce sont les créations humaines, la technologie aujourd’hui : elles sont ce dont nous sommes faits et que nous expulsons hors de nos esprits, dans le monde pour construire ce dernier et nous permettre d’y évoluer.

L’homme n’a finalement jamais été qu’au centre du monde :

Les mythes inventés ont toujours représenté les failles et les vulnérabilités humaines, de façon à ce que la religion devienne un enseignement pour mieux conduire la vie humaine.

D’ailleurs une partie des mythes représentent et symbolisent la création.
C’est le cas avec Pygmalion et Galatée, ce sculpteur qui tombe éperdument amoureux de sa sublime création.
C’est le cas de Héphaïstos qui construit la statue de bronze Talos pour protéger la Crète des envahisseurs.

Avec le désir formulé de rendre ces créations humaines, alors que la mythologie même relève de l’irréel et du rêve.
La religion a évolué en confondant une forme de « magie » et de faits humains.

La conscience humaine à son niveau le plus crédule et à la fois le plus rassurant sur les mystères du monde, s’en est réduite à la religion quand ses connaissances scientifiques du monde ne lui apportaient pas de réponse.

Puis trois évolutions se sont exprimées dans la conscience humaine :

  • Copernic et Galilée : en démontrant que la terre n’était pas le point central et immobile de l’univers, repoussant ainsi la conviction de l’exceptionnalité.
  • Darwin : en prouvant que l’humain n’était pas un pinacle fixe d’une création hiérarchique, mais une forme d’existence parmi d’autres produite par un phénomène de sélection naturelle.
  • Freud : en remettant en question notre propre connaissance de nous-mêmes

En conclusion de quoi, voici une révision rétrograde de notre place dans l’ordre des choses.
Maîtres de rien, pas même de nous-mêmes.

Créateurs de beauté, de choses, de sociétés, d’idées, de systèmes jusqu’à aujourd’hui.

Au cours de l’ère moderne, l’autorité suprême est devenue l’autorité individuelle.
Jean-Jacques Rousseau (1762), Emile ou De l’Education :

…dans les profondeurs de mon cœur, tracés par la nature en caractères ineffaçables. Je dois seulement me consulter à l’ égard de ce que je veux faire; ce que je ressens d’être bon est bon, ce que je ressens d’être mauvais est mauvais.

Autrement dit, le libre-arbitraire devenait la plus haute autorité.

La dernière étape de notre contrôle réside la-dedans : la jonction de notre conscience d’être capable de créer notre monde et notre supériorité d’analyse et de perspicacité.

Mais ce dernier trait d’arrogance est en train d’être détruit… par notre technologie, nos créations.

Aujourd’hui la technologie est en train de nous surpasser. Nos créations ne sont pas humaines, elles nous remplacent.

L’autorité divine dont nous avons eu besoin si longtemps est devenue religion, religion qui est elle-même devenue idéologie humaniste, elle-même en train de devenir victime des gourous de la Silicon Valley qui commencent l’écriture d’un nouveau récit universel gouverné par l’algorithme et l’autorité de big data.

Le soi devient pluriel, objet d’Internet, du World Wide « cage » via notre usage muselé des moteurs de recherche, des médias sociaux et notre asservissement à la création de réseaux mondiaux de télécommunications, de la fabrication de masse.

Les trois entités sont aujourd’hui corps, esprit, objet, au sein desquels le Moi semble impuissant.

La crise aujourd’hui ? Celle de l’autonomie et de l’originalité.
Le cynisme ? Notre propre création technologique est valorisée pour sa puissance à nous lancer à la poursuite de nos désirs.

Nous avons créé une technologie si grande et si puissante, que dans l’illusion de nous offrir le prolongement de nos capacités, elle enferme notre vision du monde et d’autrui dans les 13 pouces d’un écran. Nous nous alimentons alors de performances miniatures au quotidien, creusant sans que nous nous en apercevions la conscience de notre place dans ce monde qui n’aura bientôt plus besoin de nous.

Dans le schéma des choses, je suis un bit de données, connecté à des milliards d’autres bits, incarcéré dans un système alternatif verrouillé par des facilités des instants.

Une main invisible (d’ailleurs, savez-vous où circulent toutes vos données ?) omnisciente et toute puissante nous fournit nos devoirs « citoyens » : enregistre ce que tu vois, télécharge ce que tu enregistres, partage ce que tu as téléchargé.

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Ce qu’il nous reste ?

La démocratie : un mammouth sur la fin de son ère, quand les algorithmes seront en mesure de calculer quelle forme de gouvernance est meilleure pour telle nation, à son moment précis de l’histoire.

Une propagande persistante : « croyez en vous », « fiez-vous à votre moi profond », « méditez ».

Nos émotions.
Est-ce que ce ne sont pas elles encore qui gouvernent les aléas de nos sociétés ?
L’intégrisme religieux n’attaque pas au nom de ce que Dieu a dit ou interdit.
Les fanatiques religieux s’expriment en disant qu’ils « sont blessés dans leurs sentiments » devant des actes ou des faits de société, donc ils demandent à ce quen retour « on ne blesse pas les leurs ».
C’est le cas principalement pour la liberté sexuelle LGTB dans certains pays.
Aujourd’hui, dans notre société encore humaniste, les conflits ne sont liés qu’à des idéaux, des débats politiques, idéologiques et éthiques.

Quel crédit reste-t-il alors au libre-arbitre ?

Nos sentiments sont comme les pulsions animales : une combinaison algorithmique de mécanismes biochimiques qui nous informe sur une situation et nous permet de prendre la meilleure décision pour notre « survie ».

Non les sentiments ne sont pas l’antinomie de la raison. La peur est liée au danger de notre vie, comme le désir sexuel est lié à notre besoin de reproduction et de perpétuation de l’espèce. Et cela se réaliste avec toute l’histoire de l’évolution dont nous avons hérité.

Notre libre-arbitre est principalement pratique.
Abandonner les enseignements de la Bible pour délaisser les opinions et les préjugés a été une première étape pour prendre ses décisions « en conscience » ; laisser nos sentiments conduire nos décisions est le simple héritage de l’évolution naturelle car personne ne sait mieux que nous-même ce qui est bon pour nous à tel instant de nos vies.

L’espionnage humain est le grand-père de Google et Facebook.

Aujourd’hui notre technologie rassemble deux forces, hautement prise en considération pour chacun d’entre nous :

  • Les biologistes : capables de déchiffrer une grande partie des mystères du corps humain.
  • Les informations : capables de donner une puissance de calcul de données et donc un traitement d’informations exceptionnel.

Et la combinaison des deux bat largement nos propres sentiments.
La preuve en est par la médecine.
Nous pouvons être malades sans souffrir, seuls les examens et les calculs de nos données permettent de déterminer notre santé.
Les décisions médicales sont déjà remises à l’autorité de la technologie.

Demain, ce seront d’autres domaines qui laisseront l’autorité des décisions de ce qui est mieux pour nous.
Peut-être que nous choisirons nos compagnons de vie en demandant à Google : dois-je me marier avec Pierre ou Paul ?
Google de répondre de manière « réfléchie », en analysant toute la connaissance qu’il aura de moi-même (mon histoire, mes tendances, ma biométrie): prenez Paul, il est la meilleures garantie sur le long terme.
Si je préfère Pierre, parce qu’il est plus séduisant, Google de me rétorquer que la probabilité de ma biochimie évoluant combinée à la biochimie de Pierre ne permettent pas sur le long terme d’entreprendre une relation où la donnée première est la beauté.

Non Google ne sera pas toujours la justice ou la meilleure réponse dans l’absolue, il sera juste meilleur que nous-mêmes.

La perspective de tant de données traitées à disposition de certains pouvoirs (politiques, économiques, marketing) est réjouissant, prometteur de perspectives florissantes. C’est également une fantastique opportunité pour la science de dénouer nombres de mystères liés aux individus.

Le quantified-self pourra supplanter l’autorité de nos émotions, est-ce qu’il reste encore quelque chose de notre humanité après cela ?

Les valeurs.
Le dataisme ne pourra pas absorber les profonds problèmes de conscience.
L’algorithme ne peut pas comprendre la vie.

Beaucoup de croyances antérieures ont gagné une énorme popularité et de pouvoir en dépit de leurs erreurs factuelles.
Pourquoi nous tombons amoureux ? Pourquoi nous mettons-nous en colère ? Pourquoi sommes-nous tyranisés, influencés, rassurés…
Un nouveau-né à qui on ne parle pas, ne survit pas…

L’expression : « c’est la vie« . Une fibre, une vibration que nous avons, sans la posséder de corps ou d’esprit, mais dont nous avons une vague conscience est l’ingrédient suprême.

Il semble bien que les valeurs profondes soient hors de portée des algorithmes.
Ce pour quoi nous vibrons n’est pas calculable, quantifiable, programmable.

Nous demeurons maîtres de nos vies malgré tout cela.
Notre technologie peut nous remplacer dans le mécanisme, mais pas dans l’onde qui nous anime.

Une très intéressante intervention sur Ted.com, sur l’exploration de l’Intelligence Artificielle :

6 commentaires sur “Pourquoi l’humanité n’a (presque) rien à craindre du dataisme”

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