Qui se cache derrière une licorne ?

Plus de 60 000 start-up Internet ont été créés aux États-Unis  au cours de la dernière décennie, mais seulement 0,14% se sont transformées en licornes -autrement dit des entreprises de démarrage avec une capitalisation boursière de plus d’1 milliard de dollars. Qui sont les entrepreneurs en série qui les ont fondées ? Ce Club des gagnants couvrait 84 personnalités en 2015 – contre 39 en 2013. Tous ont un profil très distinctif.Près de la moitié d’entre eux sortent d’universités de haut niveau (Harvard, Stanford, Berkeley, Princeton), même s’ils n’ont pas tous terminé leurs études : 19% seulement sont vraiment autodidactes et ont abandonné leurs études.
Ils ont tous une très forte expérience technologique et la plupart d’entre eux sont des ingénieurs, des experts en informatique, ou des concepteurs.
En moyenne, ils ont 34 ans quand ils créent leur entreprise et la plupart d’entre eux réussissent.
Les startups sont presque toujours une aventure partagée entre amis. 86% ont commencé leur projet avec un partenaire, après avoir créé d’ autres entreprises. Une caractéristique connue: il y a très peu de femmes (moins de 10%).

Un autre caractéristique l’est beaucoup moins: la forte présence d’immigrants, près de la moitié de ces fondateurs sont nés à l’ étranger (Inde, Iran, Israël et l’Irlande en particulier).
La croissance dynamique du secteur technologique, la fascination pour les universités américaines, pour ne pas mentionner les nombreuses possibilités de la Silicon Valley, attirent des talents du monde entier.
Cette effervescence a donné naissance à une sorte de langage universel qui fusionne les connaissances technologiques, les valeurs américaines et les influences culturelles du monde: de nombreux dirigeants de licornes asiatiques et européennes sont allés en Californie et ont exporté par la suite cet « esprit » (Jean-Paul Simon, Comment attraper une licorne, rapport pour la Commission européenne). En outre, plusieurs caractéristiques définissent ces élites qui contrôlent le renouvellement de l’économie sous l’égide de l’Internet mobile.

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Leur force motrice est leur foi dans l’innovation et, sans fausse modestie, l’énergie qu’ils investissent pour réinventer le monde.
Regardez le nombre d’interventions : forums, réunions, ateliers, conférences et réunions au sommet avec pour sujet «Nous devons nous demander quel genre de monde nous voulons créer» (question d’ouverture de Blecharczyk Nathan, l’un des fondateurs de Airbnb, au sommet Collaborativ-peer-sharing Economy de l’Université de New York, en mai 2014 – la question ne faisait que répéter et mettre l’accent sur la parole évangélique de tous les techniciens).

Dans un article pour le New Yorker, consacré à la communauté du capital-risque, l’écrivain Tad Friend a analysé le « jeu » de la Silicon Valley (au sens littéral): leur jeu n’est pas l’intelligence, ou le flair disruptif, ni les investissements illogiques, ni même la richesse. C’est un jeu de prescience: « Il est non seulement une question de voir l’avenir, mais de l’appeler« .
Dans la société américaine, où le lyrisme religieux et l’enthousiasme pour les nouvelles frontières sont très ancrés, de nombreuses personnalités du secteur high-tech ont adopté la voix d’un prédicateur.
Des projections sur l’avenir humain nous emmène sur Mars : un rêve qui ne semble pas hors de portée.
Ces rencontres numériques réactivent en permanence la socialisation endogène et cultivent le système de ces « étoiles filantes » membres de l’e-aristocratie: Tim Berners-Lee, co-inventeur du World Wide Web, a été accueilli par des bougies allumées pendant le festival Futur-en-Seine en Juin 2014; Rachel Bostman, la diva de l’économie collaborative, a été accueillie comme un oracle au cours de la Ouishare-Fest, en 2014.

Un autre caractéristique, une relation d’amour/haine avec le milieu universitaire: formée par elle mais générant son mépris par la même occasion.

Dans l’ensemble, les maîtres de l’Internet ne sont pas vraiment autodidactes. Il est vrai que de nombreux pionniers de l’informatique des années 1970 (Steve Jobs, Bill Gates, Richard Stallman, Jimmy Wales…) n’ont jamais terminé leurs études.
Ces figures mythiques de la révolution informatique, blasées des bancs de classe, ont tenté leur chance dans la vie réelle.
Parmi les exemples les plus récents, en 2012, Evan Spiegel de Stanford a conçu le concept de Snapchat quand il avait 23 ans et a abandonné ses études en Art et Design pour se consacrer à son projet.
Lorsque l’on regarde ces exemples, il pourrait sembler que le monde de l’Internet est plein de rebelles bénéficiant de leur formation universitaire réduite.
Rien ne serait plus loin de la vérité: les sociétés Internet sont principalement gérées par des anciens étudiants de l’Ivy League ou des universités californiennes. En termes de diplômes et de confiance en soi, pour ne pas dire d’arrogance, ils n’ont rien à envier à d’autres élites.

Aux Etats-Unis, le décrochage universitaire n’est pas mal perçu.
Il peut au contraire donner un crédit supplémentaire aux personnes qui croient en leurs projets personnels et en leur bonne étoile.
Dans la jungle du secteur technologique, les universités ont mauvaise réputation et de nombreux dirigeants de l’économie numérique méprisent le conditionnement intellectuel, la stérilisation de l’imagination et l’absence d’enseignement du risque.
Peter Thiel, co-fondateur de Paypal, en dépit d’être docteur en droit de Stanford, le reconnaît. En mettant ses convictions en pratique, il a lancé en 2011 un programme intitulé 20 under 20 : son but était de sélectionner les dossiers de geeks de moins de 20 ans et de leur donner 100.000 $ pour lancer une start-up ou un projet de recherche … à condition qu’ils abandonnent l’ école.

Plus généralement, le système de valeurs des fondateurs de la Silicon Valley reflète le même système de valeurs que celui des entreprises américaines (selon une enquête parue en 2015 du journaliste Gregory Ferenstein, basée sur 129 entrepreneurs).
Sans surprise, ces leaders sont radicalement pro-business: ils ne sont pas favorables aux syndicats, ils plaident en faveur de la liberté d’extension d’entreprise et ils pensent, entre autres exemples, que le système scolaire pourrait être amélioré s’il était géré comme une entreprise.
Leur vision de la société est celle d’une méritocratie inégalitaires. Ils ne sont pas choqués par les inégalités de revenus.
Selon eux, les revenus doivent s’aligner en proportion de la contribution que chacun apporte à la société. Ceci induit naturellement des inégalités entre les individus. D’ailleurs, ils pensent aussi, plutôt durement, « que les citoyens ne possèdent pas le même potentiel, le même talent, pour contribuer à la société ».

En d’autres mots, ils disent tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

Leur optimisme les amène à penser que tous les problèmes sociaux trouvent leur solution dans davantage d’innovation, davantage d’éducation et de libre-circulation de l’information. Pour eux, la transparence de l’information est la panacée.
Ils abordent néanmoins ce problème avec un certain opportunisme: ils agissent comme des sentinelles féroces de la liberté d’expression, mais n’empêchent pas les grands secrets dans leur propre entreprise.
Ils croient en l’interdépendance des relations au sein de la société – toute action par l’un affecte toutes les autres – donc, ils ne dépassent pas du tout la vision atomistique du monde social.
En revanche, ils embrassent la philosophie inter-actionnelle, comme digne héritière de la mémoire cybernétique. Pas question d’homme providentiel.

Ces zélateurs de principes libertaires en termes de philosophie d’entreprise, ont des convictions politiques contraires.
Ils reconnaissent sans problème que le développement d’Internet est du à l’effort budgétaire du gouvernement américain, de l’armée et des centres universitaires. Sans ces efforts, rien ne serait arrivé.

Ils sont souvent démocrates: 59% ont soutenu la réforme Obama-Care, 60% ont rejeté le projet Keystone XL pipeline.
Sur toile de fond de l’élection présidentielle de 2016, leur tendance va nettement vers les huiles et les couches cultivées de la société.
Dans l’ensemble, ils marchaient tous pour Hillary Clinton, à l’exception notable de Peter Thiel, qui soutennait Donald Trump (voyez la réaction de la Sillicon Valley au lendemain des résultats).

Cependant, il y a un problème important: cette ouverture apparente atteint rapidement ses limites parce que leur méfiance à l’égard du gouvernement et de la bureaucratie est très forte.
Ils ont bien plus confiance dans les fondations privées d’individus comme Bill Gates ou Mark Zuckerberg pour résoudre les problèmes de pauvreté et d’inégalité culturelle (une pensée largement partagée au sein de la société américaine).
En réalité, l’agitation et les débats politiques ont peu d’impact sur ces entrepreneurs pris dans une course obsessionnelle pour l’innovation, la collecte de fonds et la création de valeur pour les actionnaires.

Dans le classement Forbes 2016 des personnalités les plus riches du monde, les 20 premiers noms comprennent six fondateurs de sociétés de technologie (Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Larry Ellison, Larry Page, Sergey Brin et Bill Gates).
Parmi les nombreuses approches de cette nouvelle économie, on peut se concentrer sur l’ouverture de ce cercle des gestionnaires/propriétaires : n’a-t-il jamais existé, dans l’histoire, un levier de changement de vitesse techno-culturel aussi puissant que Internet ? Tellement puissant que l’on constate que ces grandes fortunes du monde ont vu le jour à partir de rien.

Finalement, derrière une licorne, il ne se cache rien.
Il y a, comme toujours, un système, une méthode, un réseau, un discours.

Si tout le monde tente sa chance, c’est justement à cause d’un fantasme qu’un « élu » sommeil en n’importe qui.
Reste à côtoyer la population de ce petit monde pour réaliser que l’argent est déterminant pour faire aboutir un projet.
L’accès aux hautes études n’est financièrement à la portée de tout le monde.
Sans le coussin d’amortissage d’une famille nantie ou d’un cv grandiloquent, l’audace n’est pas de ce monde sans garantie financière et professionnelle.
La bonne idée fait le larcin, mais qui peut bien rêver de créer un Snapchat, si ce n’était pas une idée « amusante » ?
Avez-vous pour objectif de vie de divertir le monde, de le rendre accro à votre produit qui ne sert à rien ?

Espérons que licorne, voudra surtout désigner une entreprise de valeurs profondes qui aide à améliorer notre monde, pour l’emmener vers de l’innovation vertueuse et pas seulement fructueuse, faite pour durer dans le temps.

Oui, aujourd’hui, c’est le rêve du poney arc-en-ciel ; demain, espérons qu’on aspirera à être un cervidé, qui porte au moins des bois, le véritable symbole du trophée.

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