Chimie et alchimie de la puanteur

Inné et culturel, le subtil mélange des choses qui puent relève de la grande histoire de la décomposition, des bactéries, du soufre et de l’azote.

Quand on analyse la structure chimique des odeurs nauséabondes les plus connues, on retrouve une constante : des atomes d’azote ou de soufre.
Il s’agit de la dégradation des bactéries qui se produit pour tous produits organiques : les aliments comme les substances qui se trouvent à la surface de la peau.
Ces bactéries raffolent de l’humidité d’où leur présence au niveau des aisselles ou des pieds. Elles grignotent les protéines, les sucres et les acides gras qu’elles trouvent dans la sueur, dans le sébum ou dans les intestins. Elles les réduisent en molécules plus petites azotées, pour des odeurs qui rappellent l’oeuf, le chou ou le fromage, ou soufrées, qui donnent des odeurs de poisson ou de crevette.
Parmi les autres odeurs nauséabondes on trouve des aldéhydes très volatiles.

A forte dose, ces composés soufrés et azotés son synonymes de mort des cellules et de toxicité, d’où notre rejet des aliments… ou des personnes.

Le dégoût face à ces effluves peut nous pousser à des réactions physiques : le vomissement par exemple provoqué par l’activation du cortex insulaire du cerveau. Cette zone est composée de plusieurs régions, dont l’une est très sensible aux entrées des informations olfactives et gustatives. D’autres parties reçoivent des informations sensorielles dans leur ensemble, des informations viscérales, des informations émotionnelles et mnésiques, renvoyées par l’amygdale ou l’hippocampe.
Le cortex insulaire est relié au cortex orbitofrontal : le centre cérébral de la prise de décision.

En intégrant toutes ces informations, il y émoi : goût ou dégoût.

Et puis il y a l’apprentissage culturel.
Nous avons donc une aptitude naturelle à déceler les odeurs dangereuses mais notre apprentissage culturel peut nous permettre d’aller au-delà de la mauvaise odeur d’un aliment parce que celui-ci a des bienfaits pour l’organisme.
C’est le cas du roquefort par exemple : largement rejeté par les asiatiques par exemple. Et inversement, le durian pour nous, ce fruit exotique chinois, qui va nous dégoûter.
Tout dépend aussi de la culture et des habitudes que nous avons : il peut nous arriver de prendre goût à de nouvelles saveurs alors qu’elles devraient culturellement et instinctivement nous faire fuir.

Par ailleurs, une odeur désagréable peut être suppléée et équilibrée par sa saveur en bouche (salée, sucrée, acide, amère) ou par sa texture (juteuse, croquante, fondante) : autant de nuances qui viennent contrebalancer un premier rejet olfactif, et finalement conduire à apprécier la dégustation.
L’orang-outan raffole du durian car il est sucré et riche en minéraux.

Alors prêt à plonger dans le bain de puanteur de nos petites odeurs ?

Les cheveux sales :
Indole (substance qu’on retrouve dans le jasmin) : goudron, naphtaline
Hexanal : vert gras, haricot
Acide butérique : rance, fromage
Acide propanoîque : vinaigre, piquant

Les glandes sébacées du cuir chevelu produisent une grande quantité de matières grasses et de protéines qui, inodores, constituent la nourriture des bactéries et les levures présentes entre nos cheveux : elles vont les dégrader en composés gras, aldéhidés et azotés.

La sueur :
Androsténol : urine, santal
Androsténone : musc
Mercaptométhyl butanol : viande
Mercaptométhyl hexanol : soufre, cassis
(S)-3-méthyl-3-sulfanylhexan-1-ol : oignon
Acide isovalérique : pieds, fromage
Acide-3-hydroxy-3-méthyheanoîque : aigre, épicé

La sueur est sécrétée par nos glandes eccrines, composées d’eau, de sels minéraux, d’acide lactique et d’urée, inodore. Les micro-organismes épidermiques en décomposent les éléments organiques qui va donner cette odeur de fromage et de soufre en fin de journée. Chaque individu possède une flore bactérienne unique et l’alimentation va également influer la composition de la sueur : c’est pourquoi la sudation est presque une identité olfactive qui permet de reconnaître à l’aveugle certaines personnes. Les hommes en particulier sécrètent des composés odorants – des stéroïdes – qui sont principalement diffusées sous les aisselles par les glandes apocrines. Ces odeurs sont boisées et suaves.

Les excréments :

Acide butérique : rance, fromage
Acide-2-méthylbutyrique : fromage, acide
Acide isovalérique : pieds, dromage
Acide phénylacétique :  miel, encaustique
Para-crésol : écurie
Indole : goudron, naphtaline
Scatol : fécal
Diméthyltrisulfure : chou pourri

C’est dans le concentré des résidus de digestion, dans les intestins, que les bactéries travaillent la décomposition des aliments et découpent des grosses particules inodores en petites molécules volatiles. La diversité des aliments, des flores intestinales individuelles, notre état de santé et notre humeur déterminent le proportion des odorants très variés que l’on trouve dans les matières fécales.

Les flatulences :

Sulfure d’hydrogène : oeuf pourri
Méthanethiol : chou pourri
Diméthylsulfure : chou cuit

Toujours produits par les bactéries de la flore intestinale, les « gaz » ne gardent que les composés les plus volatiles, tous soufrés.

Les pieds :

Acide isovalérique : fromage, aigre
Acide pélargonique : cireux, gras
Acide caprique : rance, gras
Acide caprylique : rance, gras

Dans l’atmosphère humide et confinée des chaussures, la flore bactérienne prospère et partage la pitance sudorale avec les levures et les champignons. Ce biotope particulier produit beaucoup de fragments d’acides gras. Le composé très majoritaire est retrouvé en grande quantité dans les fromages très faits, d’où la corrélation établie entre les pieds qui sentent le fromage ou le camembert.

L’urine :

Ammoniac : irritant, piquant
Triméthylamine : crevette, poisson
Indole : goudron, naphtaline
Para-crésol : écurie
2-méthoxy-vinylphénol : cacahuète, épice, bacon
Diméthyldisulfure : chou-fleur cuit

Ce liquide, stérile et peu odorant quand il est expulsé, est très riche en matière organique et constitue un milieu de culture idéal pour les bactéries, notamment celles du sol urbain. Avec beaucoup d’urée dans leur repas, les bactéries produisent beaucoup d’ammoniac, les relents sont principalement soufrés.

La mauvaise haleine :

Sulfure d’hydrogène : oeuf pourri
Méthanethiol : chou pourri
Diméthylsulfure : chou-fleur cuit
Diméthyldisulfure : chou-fleur, ail, fromage avancé
Dioxyde de soufre : piquant, acre
Indole : goudron, naphtaline
Scatol : odeur fécale
Cadavérine : sperme, chair en décomposition
Putrescine : sperme, chair en décomposition

Les bactéries de la flore buccale, principalement concentrée sur la langue, se nourrissent des restes d’aliments et laissent un cocktail soufré et aminé. La consommation d’ail ou d’oignon, déjà riches en soufre, n’arrange rien… Ces mêmes molécules se retrouvent à l’identique dans les miasmes d’égouts…

Alors Je pue, donc je suis ?

Il y a visiblement une odeur signature de chacun de nous, y compris dans nos mauvaises odeurs.
Dans la sphère sociale, il est nécessaire de sentir bon, de sentir le « propre », dans un but d’acceptation affective.
Il y a donc la propreté bourgeoise : sentir le propre mais pas rien, laisser une odeur  en creux pour marquer ostensiblement sa présence et affirmer la distinction.
Mais le propre est aussi policé qu’il ne laisse pas de trace…
Il y a alors le marquage de territoire, ce sera cette odeur de musc, un peu bestiale qui démarque et qui entre en jeux dans la séduction (ou la répulsion) et puis, cette manière de salir pour s’approprier : cracher dans son Yop fera qu’il ne sera certainement pas convoité… Polluer c’est s’approprier.

 

Une recherche approfondie réalisée par Olivier R.P David, publiée dans la Revue Le Nez (N°2) qui traite d’olfaction et de parfumerie, sous un angle sociétal, historique, artistique et culturel.
En ventre en Librairies.
Le site : Le Nez.

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