Connaissez-vous Mort Cinder, l’oeuvre de Breccia ?

Mort Cinder est un éternel voyageur du temps. Il meurt et renaît de ses cendres à différentes époques, emmenant avec lui Ezra Winston, un vieil antiquaire qui entretien une relation étrange avec les objets. Cette BD n’est pas comme les autres, c’est un chef d’oeuvre…

Il faut savoir que Mort Cinder a été dessiné sur un papier très huileux, un papier de charcutier très fin, au format bâtard pour l’impression, très grand ; ce papier a constitué en soi un défi technique à Alberto Breccia : comment faire coller les encres sur un papier huileux qui absorbe très peu ?
Cela explique que les gris ressortent différemment que s’il avait utilisé un bon papier.
Les lames de rasoirs lui permettaient d’étaler l’encre.

En général, la reproduction de son travail était le dernier de ses soucis ; jamais Breccia n’a dessiné pour l’argent…
Il a toujours travaillé de façon passionnelle, sans penser au public ou à un plan de carrière.

C’est un maître surtout pour les dessinateurs qui, par dizaines, se sont inspirés de lui, l’ont imité et lui ont rendu hommage.

Franck Miller, dans les premiers Sin City, fait de nombreux clins d’oeil à Breccia; sa bande dessinée 300 reprend les Thermopyles, épisode qui clôt Mort Cinder. Breccia aimait Jacques Tardi, son préféré, Boucq, Vuillard, il adorait José Muñoz, ou ce que faisait Lorenzo Mattotti.

Alberto a toujours eu besoin d’un scénariste parce qu’il avait une modestie exagérée sur ses capacités de conteur, il préférait relever les défis purement graphiques et esthétiques.

Il peignait souvent. Il avait dix toiles, et lorsqu’il avait fini la dixième, il recouvrait la première, il n’a jamais eu plus de dix tableaux !

Ces tableaux doivent cacher cinq tableaux en dessous…
Ses sujets n’étaient pas très variés : souvent des hommes seuls, dans des cafés argentins où on passait des heures… Un personnage ou deux, une table ronde, des tasses de café; il reprenait ce thème qu’il modifiait d’une toile à une autre.

original_yeux-de-plomb_01 original_la-mere-de-charlie_01 page_05 page_02 case_02 original_la-mere-de-charlie_02 page_04 original_yeux-de-plomb_05 original_yeux-de-plomb_06 mortciner

Ces toiles apparaissent parfois dans certaines cases de Perramus (Perramus est un roman graphique extraordinaire, un véritable périple sur la mémoire dans lequel s’entremêlent des fragments de réalité, de fiction, et d’Histoire. Perramus, c’est l’histoire d’un homme qui a laissé mourir ses compagnons de révolte et qui veut se racheter en oubliant son passé et son histoire dans les bras d’une prostituée. Ainsi sera Perramus, un homme sans mémoire en quête de rédemption, qui va parcourir le monde avec des compagnons de fortune que sont Canelones, l’Ennemi et Jorge Luis Borgès). Dracula est aussi une oeuvre majeure de Breccia.

Dans Mort Cinder, on retrouve les histoires suivantes :

  • Ezra Winston, l’antiquaire
  • Les yeux de plomb
  • La mère de Charlie
  • La tour de Babel
  • Le pénitencier Martin
  • Le moine
  • Le tombeau de lisis
  • L’esclave
  • Lumière de lune
  • Les thermopyles

Mais avant de vous plonger dedans, rencontrez « El Viejo » pour pleinement savourer cette BD riche, profonde et brillante.

ALBERTO BRECCIA

Alberto Breccia est né le 15 avril 1919 à Montevideo en Uruguay.
À l’âge de trois ans, il quitte l’Uruguay et va habiter en Argentine à Buenos Aires avec ses parents. La famille s’installe à Mataderos, le quartier très populaire des abattoirs dans lequel Alberto Breccia grandira entouré des hautes cheminées d’usine, des petits délinquants, du tango et des rixes au couteau que Borgès décrira dans ses nouvelles.

DESSINER POUR ÉCHAPPER À SA CONDITION

Adolescent, il travaillera comme son père comme ouvrier dans une usine.
Mais il a un don pour le dessin, et il va s’en servir pour échapper à sa condition d’ouvrier.
Dessinateur autodidacte, il commence sa carrière en proposant ses dessins et ses bandes dessinées humoristiques à des revues qui le publient gratuitement, jusqu’au jour où, en 1938, il est embauché comme dessinateur dans la maison d’édition Lainez. Il dessine d’abord des histoires humoristiques adaptées de romans populaires (El Vengador, Kid del Rio Grande, Mariquita Terremoto…) mais également des bandes dessinées d’aventure.
Il faisait tout : écriture du sujet, développement du scénario, dessin, lettrage, couleur… En 1944, la collaboration avec Lainez s’arrête et Alberto Breccia se marie et aura 3 enfants (Enrique, Cristina et Patricia).

En 1946, il collabore avec l’hebdomadaire Patoruzito et dessine des histoires d’aventure, telles que Jean de la Martinica, El Club de Aventuros, et surtout Vito Nervio, une série policière à succès dont les aventures hebdomadaires dureront jusqu’en 1959. Pendant plus de 15 ans, il a travaillé en étant contraint par son éditeur de ne pas modifier son dessin car chaque modification, même mineure, par crainte de l’éditeur de perdre ses lecteurs. Dans ces années, il réalise plus de 300 illustrations de livres pour enfants, de manuels scolaires, et il travaille également pour la publicité.

BRECCIA ET OESTERHELD : UNE ALCHIMIE EXCEPTIONNELLE

En 1957, Alberto Breccia devient enseignant à la Escuela Panamericana de Arte, à Buenos Aires, une école qui formera un bon nombre de dessinateurs argentins de la nouvelle génération (José Muñoz, Walter Fahrer, Ruben Sosa, Mandrafina…) Il travaille avec Hugo Pratt et fait la connaissance de Héctor German Oesterheld qui sera l’un de ses plus grands scénaristes.

Leur première collaboration concerne Sherlock Time, publié en 1957 dans la revue Hora Cero. C’est le premier de ses travaux que Breccia considère comme réellement sérieux et de qualité, et dans lequel il commence ses expérimentations graphiques en toute liberté.

En 1960, il travaille pour des éditeurs européens et notamment pour la maison d’édition Fleetway en Angleterre.

En 1962, la revue Misterix publie Mort Cinder, une des œuvres majeures de Breccia réalisée avec Oesterheld.
Dans Mort Cinder, Alberto Breccia pousse l’expérimentation encore plus loin et prend le risque de modifier son dessin (contrairement à ses premières années où il était contraint de conserver un style particulier).

Mort Cinder est une oeuvre majeure dans l’histoire de la BD noir & blanc au niveau de ses qualités graphiques et narratives.

En 1966, la femme d’Alberto Breccia décède au moment où il fonde sa propre école d’arts pluridisciplinaires, l’Instituto de Arte, dans laquelle les élèves sont sensibilisés au théâtre, au cinéma, à des expositions de peinture, des conférences…

En 1968, il dessine avec son fils Enrique La vida del Che, une biographie de Che Guevara d’après un scénario de Oesterheld. Le succès est immédiat, si bien que quelques jours après la publication, le Service d’Information de l’Etat ouvre une enquête. Cette version du Che subit de nombreuses attaques, les dessins originaux seront détruits, et Breccia et son fils ont reçu des menaces.

En 1969, il réalise, toujours avec Oesterheld, une seconde version de l’Eternaute pour l’hebdomadaire Gente. Cette version, qui suit celle de Solano-Lopez, fait scandale à l’époque car elle était trop avant-gardiste graphiquement, et elle était en plus trop teintée de références politiques du gouvernement de l’époque. Devant les protestations des lecteurs, l’éditeur arrête la publication et s’excuse auprès de ses lecteurs. Tandis que le public argentin l’a boudé, le public européen (notamment Italien et Français) accueille très favorablement L’Eternaute quelques temps après.

En 1970, Breccia réalise une seconde biographie, celle d’Eva Perón (Evita) Breccia travaille dorénavant principalement pour le marché européen. Bien qu’il ait déjà procédé à des adaptations d’œuvres littéraires au début des années 40 (avec “El Jorobado Enrique de Lagardere” d’après Paul Féval par exemple…) il se confronte en 1973 l’adaptation des Mythes de Cthulhu de Howard Phillips Lovecraft (pour lequel il faut “représenter ce qui ne peut pas être vu”) et au Cœur Révélateur de Edgar Allan Poe en 1975, où le rythme et le découpage narratif sont empruntés au cinéma. A cette même période, il va illustrer / adapter une série d’auteurs latino-américains (JL Borges, JC Onetti, G. Garcia Marquez…)

SA COLLABORATION AVEC CARLOS TRILLO

A partir des années 1970, Alberto Breccia travaillera avec Carlos Trillo au scénario, et tous deux signeront un certain nombre d’histoires parmi lesquelles Un certain Daneri (Un tal Daneri) en 1974 ou bien encore El Viajero de Gris en 1978.

En 1976, l’Argentine est victime d’un coup d’état militaire qui marquera le début des années noires de ce pays. Enlèvements, tortures, assassinats, censure et misère seront le quotidien des Argentins alors que les dictateurs se succèdent. Hector Oesterheld disparait mystérieusement et sera fait desaparecido (disparition forcée) fin 1977 (il a très probablement été tué en 1978)

C’est dans ce contexte que seront réalisés Buscavidas, Chi ha paura delle fiabe ? (Qui a peur des contes de fées ?) librement inspiré des contes des frères Grimm en 1981, ou bien encore Dracula en 1982 (qu’il réalisera seul). Dans ces histoires, Breccia expérimente tant en couleur (avec beaucoup de collages, notamment dans “Chi ha paura delle fiabe ?”) qu’en Noir & Blanc (dans Buscavidas notamment, en dessinant “en négatif”).

LA FIN DES ANNÉES NOIRES, AVEC JUAN SASTURAIN

La dictature se terminera en 1982 avec la tragique guerre des Malouines où des milliers d’argentins vont trouver la mort. Le retour à la démocratie est difficile, et en 1983 Breccia réalise Perramus, une fresque graphique époustouflante dans laquelle se reflète l’histoire tragique du peuple argentin. Perramus, oeuvre majeure qu’Alberto Breccia a réalisé sur un scénario de Juan Sasturain, est un hommage à Hector Oesterheld et au peuple argentin qui a tant souffert pendant toutes ses années de répression. Perramus, qui a nécessité 5 ans de travail, obtient en 1989 le prix d’Amnesty International pour la meilleure œuvre pour les Droits de l’Homme.

En parallèle, Alberto Breccia continue son travail d’illustration (El Gaucho Martin Fierro, Le Nom de la Rose…) et participe à quelques albums collectifs avec les éditions Ikusager : Derechos Humanos, Norte Sur ou bien encore Abrir Puertas. En 1991, il adapte Le rapport sur les aveugles, une nouvelle d’Ernesto Sabato, 20 ans après avoir rencontré ce dernier, et 10 ans après avoir dessiné les premiers croquis.

Alors que sa dernière publication sous forme d’album est El Dorado, el delirio de Lope de Aguirre en 1992, il peint peu avant sa mort une série inspirée de El hombre que está solo y espera (de Raul Scalabrini Ortiz) puis une autre inspirée des nouvelles de JL Borges.

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.