Pourquoi le dandy est une oeuvre submersive de l’art public

Quand nous pensons le dandy, nous pensons à un élégant, apprêté et courtois monsieur qui cultivent l’art de bien se vêtir. Nous associons d’ailleurs l’image du dandy avec la définition de Thomas Carlyle « un homme porteur de vetements ». Lorsque nous utilisons le mot, nous nous référons aux hommes (d’ailleurs presque toujours des hommes) qui sont tatillons, si ce n’est anachroniques.

Mais la figure du dandy, historiquement, a été beaucoup plus subversive. Au 19ème siècle, Paris, où des romanciers et poètes comme Charles Baudelaire et Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly ont élaboré des théories détaillées du dandy –  Baudelaire et son essai « Le Peintre de la vie moderne » (1864) ;  de d’Aurevilly avec son livre du Dandysme et de George Brummell (1845) – la figure culturelle du dandy ne fut pas seulement une œuvre esthétique de l’art mais une oeuvre déconcertante décrite par Oscar Wilde, la preuve corporelle du dandy par excellence est tout son génie qu’il a mis dans la vie.

Pour ces auteurs, être un dandy signifiait transformer chaque geste, chaque regard, chaque silence en une performance intentionnelle visant à produire un effet. Les deux, d’Aurevilly et Baudelaire, soulignent que le dandy doit étonner sans jamais être étonné lui-même. De beaux vêtements, des manières élégantes, une conversation spirituelle, sont les signes extérieurs de dandysme, mais son essence est la fabrication du sens ; la transformation du corps en un hyper-focus des signes, dans lequel chaque élément choisi est intentionnel et lourd sens dans un sens littéral. L’effet du dandy est artistique.

Cependant, le « vrai-soi », désordonné et complexe, peut-être perçu dans la sphère  publique, selon les mots de Baudelaire, dans la « simplicité absolue » –  rien ne donne suite à la distraction de la narration personnelle.
Les accoutrements d’un costume donné (boutons de manchette, un bâton de marche sculpté, un homard en laisse – ce dernier aimé par le poète Gérard de Nerval) sont également des éléments d’une histoire que le dandy raconte à son auditoire sur lui-même. Il prend la facticité de chair (y compris, de façon significative, le sexe biologique : les dandys sont connus pour leur maîtrise de l’androgynie et la volonté de jouer avec les normes de genre) et la transcende. Ce qu’il ajoute à son corps révèle alors beaucoup de la personne qu’il veut être.

Les poètes rattachent le phénomène dandy à ce que Baudelaire appelait « les périodes de transition, lorsque la démocratie n’est pas encore toute-puissant et l’ aristocratie commence seulement à chanceler et tomber ». Ici, les dandys représentent les derniers grands aristocrates d’une ère démocratique: ceux qui résistent à devenir une partie de la foule : les gens, les quidams. Pourtant, les dandys du 19ème siècle existaientt dans une symbiose mal à l’aise avec le populisme et l’âge industriel, ils étaient décriés: d’Aurevilly « exprimait » son dandysme dans les interviews de journaux excentriques autant que sur les grands boulevards.

Le dandy se caractérise comme unique, non reproductible, contrairement à un monde de nouveautés disponibles de biens produits en masse. Il se distingue de la frénésie consumériste (en dépit d’être un produit de celui-ci).
Dans son « Projet Arcades » (1927-40), Walter Benjamin écrit comment, dans le nouveau monde spectaculaire du grand magasin – exploré en détail dans le roman d’Émile Zola Au Bonheur des Dames (1883) – « l’élément théâtral du commerce est extraordinairement accru ».
Dans ce contexte, le refus du dandy de créer ou de se définir par les autres est la pièce jouée du refus d’être inclus dans le maelström de la consommation publique. Et pourtant, la manière dont il se raconte lui-meme – par ses objets et ses manières pleines de signification – n’est pas si éloignée de la publicité qu’il dénonce. Une affiche peut vendre un produit ; le dandy se vend.

Les dandies sont à la fois anti-modernes et excités par notre époque. En adoptant des vêtements uniques, s’accessoirisant avec des objets d’art, ils résistent à l’uniformité qui vient pourtant d’une industrie de vêtements fabriqués en série dans une usine : le genre d’uniformité qui vient d’une demande industrialisée du monde. Ils sont un peu anachroniques, un peu démodés. Mais leur passion pour l’auto-création – l’idée que leur Moi, comme être humain, signifie faire moi-même, que Mes choix esthétiques (et autres) construisent un personnage dans l’espace public – puise dans un zeitgeist culturel contemporain.

Plus encore que d’Aurevilly et Baudelaire, nous vivons dans une ère de l’ auto-prise  en main et de la self-exécution. Internet a étendu nos terrasses de cafés dans le domaine de l’incorporel. Nous transformons notre corps en signes, numériquement, nous divorçons de la chair. On a assez écrit sur les pièges potentiels d’un tel monde: regardez chaque épisode de la série télévisée britannique Black Mirror (2011-13). Mais, on n’a pas assez écrit sur la façon dont l’auto-prise contemporaine est plus qu’un simple inévitable sous-produit d’un monde de Snapchats. La mentalité dandy est en traine de se démocratiser, la manière d’exploiter les outils de la technologie moderne subvertissent notre anonymat et l’absurde: pour créer une vision artistique de soi qui est irréductible, et unique, à la différence des images numériques avec lesquelles elle s’affiche.

Le dandysme, après tout, est une sorte de rébellion: punk-rock rétro. C’est une célébration de l’individualité et de l’auto-création, sur et contre le monde capitaliste de la production de masse : ce que le savant féministe Elisabeth Schüssler Fiorenza a appelé le monde ‘kyriarchical’ de la biologie, avec ses attentes et ses exigences socialisées.

Un dandy peut jouer avec la présentation de genre – le maquillage n’est pas rare pour beaucoup de grands dandys – résister à des exigences sociétales de ce à quoi un homme « devrait » ressembler.
Un homme de la classe ouvrière pourrait jouer un genre rien qu’en s’habillant avec les vetements costumes appartenant traditionnellement à l’aristocratie. Un dandy noir – comme ceux présentés dans Dandy Lion, une exposition au Musée de la photographie contemporaine de Chicago en 2015 – pourrait célébrer les stéréotypes traditionnels difficiles de la masculinité noire.
Dans le Daily Beast, Shantrelle P Lewis, a déclraé: « Si vous photographiez les hommes noirs vous déconstruisez toutes vos idées sur ce que la masculinité et la virilité ressemblent au sein de la communauté noire.

Être en mesure d’effectuer votre propre histoire, après tout, peut-être le plus grand besoin humain de tous. Des groupes tels que le mouvement « La Sape » au Congo – des dandys africains, souvent issus des communautés en proie à la pauvreté investissent des sommes inconsidérées en vêtements extravagants, on les surnomme les « zairois » – nous rappellent la nécessité de contrôler nos propres vies, pour célébrer qui nous sommes et qui nous voulons être, et de partager ce récit avec les autres, est la base de ce qu’il est d’être humain. Les dandies pourraient être aristocrates, selon d’Aurevilly. Mais, dans un certain sens, ils sont aussi chacun d’entre nous.

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