L’avenir de la discrétion : et si on assistait à la revanche du papier ?

Dans un monde ultra virtuel et digital, vous croyez encore que le dé-connecté est mort ? Et si la sphère privée devait reprendre ses droits, comment croyez-vous qu’on parviendrait à cultiver le secret et l’intimité ? De 13 Reasons Why, au positionnement de Moleskine et du stylo d’une vie, voici comment, sans doute, on cultivera la discrétion à l’avenir…

James Bond ne va bientôt plus nous faire rêver : les gadgets de l’avenir seront sans doute les objets des générations passées, les codes secrets, et probablement tout ce qui ne peut pas être connecté.

Libres à nous de communiquer de vive voix, d’écrire, de faire des signes, ou de nous abstenir d’utiliser la technologie pour garder une trace de notre vie et des moments quotidiens. Si le problème aujourd’hui est de garder une part, même infime, secrète, comment procéderiez-vous ?

La dernière série de Netflix, 13 Reasons Why, repose sur le stratagème d’une adolescente qui s’est suicidée, qui, pour expliquer son geste et les 13 raisons pour lesquelles le suicide était la solution à la perte de contrôle de sa vie, a enregistré 13 cassettes audio, uniquement écoutables sur un walkman, et distribuées aux personnes concernées dans une boite à chaussures que chacune d’elle devait transmettre à la suivante.

Moleskine ne mourra pas…

Et non, la force de cette marque emblématique : avoir unifié, simplifié et amplifié.
Moleskine est la « petite robe noire » des ordinateurs portables. Comme ce basique de la mode, c’est une toile vierge pour l’expression personnelle, prête à être pomponnée au gré créatif de son propriétaire. Le carnet Moleskine n’est pas une idée originale. C’est la redécouverte d’un légendaire carnet de note français par un petit éditeur milanais qui, en 1998, a mis ces petits livres en production. Aujourd’hui, ils sont convoités et bien-aimés des designers, des architectes, des écrivains, des artistes et des voyageurs dans le monde entier.
Avec des ventes annuelles de plus de 200 millions de dollars et une croissance de 35% par an, cette marque passe à la vitesse supérieure… à notre époque !
Moleskine est une icône culturelle. Ce n’est pas un carnet de notes simple, et ce n’est pas une marchandise, mais une plate-forme libre pour la créativité.
Sa mission repose sur quatre piliers: l’imagination, le voyage, la mémoire et l’identité personnelle. Tout ce que courtise fondamentalement un Google aujourd’hui : ce qui tient l’humanité. Porteur d’une valeur de nomadisme contemporain, il ne peut mourir. Moleskine : un grand réseau mais une petite entreprise.

L’immense pouvoir de la marque Moleskine : cultiver l’anonymat et devenir icône des individus qui l’utilisent, d’où le fait que la marque ne fait aucune publicité. Si ce n’est pas du génie…

Moleskine se positionne donc comme un complément aux outils que nous utilisons au quotidien mais en gardant parfaitement son identité de marque, et mieux encore, son territoire dans le concret, dans la vraie vie, avec le geste « ancestral » d’écrire. Il est à la fois contre-intuitif et sur-intuitif dans ce sens qu’il fait appel à une connaissance/compétence que nous ne voudrons jamais perdre : écrire à la main avec un stylo. Donc Moleskine connecte ses fans sur la base de la créativité et de la « vraie » vie.

Le stylo David contre le clavier Goliath

Personne ne peut dire avec précision à quel point l’écriture a diminué, mais une enquête britannique sur 2000 personnes a donné une idée de l’étendue des dégâts. Selon l’étude, commandée par DOCMAIL, une société d’impression et de diffusion, 1 personne sur 3 n’avait rien écrit à la main depuis les six derniers mois. En moyenne, ils n’avaient pas mis la plume sur le papier durant les 41 jours précédents. Les gens écrivent sans doute plus qu’ils ne supposent, mais une chose est certaine: avec la technologie de l’information , nous pouvons écrire si vite que la copie manuscrite est en train de disparaître dans le lieu de travail.
Étant donné que le courrier électronique et les textos ont remplacé la poste, et que les élèves prennent des notes sur leurs ordinateurs portables, l’écriture « cursive » – dans laquelle le stylo n’est pas levé entre chaque caractère – tombe un peu aux oubliettes. Autant dire que parler de boucles, de ronds et de déliés ne touchent plus que les amateurs de calligraphie.

L’histoire a fait son travail : des tablettes sumériennes à l’imprimerie et au stylo à billes, on peut dire que l’écriture a été un peu malmenée.

Ainsi, à première vue, la bataille entre le claviers et le stylo peut sembler ne pas être plus qu’un dernier rebondissement dans une très longue histoire : un autre nouvel outil auquel nous allons finir par nous y habituer. Ce qui importe vraiment, ce n’est pas la façon dont nous produisons un texte, mais sa qualité… Quand nous sommes en train de lire, peu d’entre nous se demande si c’est un texte a été écrit à la main ou un traitement de texte.

Sauf que les experts de l’écriture ne sont pas d’accord: stylos et claviers mettent en jeu des processus cognitifs très différents. « L’écriture est une tâche complexe qui nécessite diverses compétences – la sensation du stylo et du papier, le déplacement de l’outil d’écriture, et la direction du mouvement par la pensée », dit Edouard Gentaz, professeur de psychologie du développement à l’Université de Genève. « Les enfants mettent plusieurs années à maîtriser cet exercice moteur précis: vous devez maintenir l’outil de script fermement tout en le déplaçant de manière à laisser une marque différente pour chaque lettre. »

L’exploitation d’un clavier n’est pas la même chose du tout: tout ce que vous avez à faire est d’appuyer sur la touche, avec intensité ou pas. Il est assez facile pour les enfants d’apprendre cela très vite, mais surtout le mouvement est exactement le même, quelle que soit la lettre. « C’est un grand changement », dit Roland Jouvent, chef de la psychiatrie adulte à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. « L’écriture est le résultat d’un mouvement singulier du corps, tandis que la frappe non. »

En outre, stylos et claviers utilisent les médias très différents. « Le traitement de texte est un outil normatif, standardisé », explique Claire Bustarret, spécialiste des manuscrits codex au centre de recherche Maurice Halbwachs à Paris. « Il est évident que vous pouvez modifier la mise en page et changer les polices, mais vous ne pouvez pas inventer une forme non prévue par le logiciel. Le papier permet une plus grande liberté graphique: vous pouvez écrire de chaque côté, continuer à définir des marges ou non, des lignes droites ou penchées, ou les déformer. Il n’y a rien de vous-même dans un schéma bien défini. Le papier par ailleurs a aussi 3 dimensions: il peut être plié, découpé, agrafé ou collé. »

Un texte électronique ne laisse pas la même marque que son homologue écrit à la main. « Lorsque vous rédigez un texte à l’écran, vous pouvez le changer autant que vous voulez, mais il n’y a aucune trace de votre édition », ajoute Bustarret. « Le logiciel garde une trace des changements quelque part, mais les utilisateurs ne peuvent pas y accéder. Avec un stylo et du papier, elle est là. Les mots barrés ou corrigés, griffonnés, les ajouts dans la marge plus tard : ils sont là pour de bon, laissant un enregistrement visuel et tactile de votre travail et de ses étapes créatives ».
Mieux que cela, sans entrée dans la graphologie, il est incroyable de saisir l’intensité émotionnelle et individuelle d’une écriture : en témoigne les lettres anciennes, où les émotions sont perceptibles, la personnalité, l’état de fatigue, le temps mental de la personne qui s’applique ou se presse à écrire. On en apprend tant sur la personne dans l’écriture…
Le clavier n’aurait du être destiné qu’à l’écriture des médecins pour les ordonnances.

(palmarès Topito des médicaments sur ordonnances à traduire)

Ce qui fait taper des millions de personnes aujourd’hui ? Le clavier nous permet d’aller plus vite, non pas parce que nous voulons que tout soit plus rapide, mais pour la raison inverse : nous voulons plus de temps pour penser.
Mais certains neuroscientifiques ne sont pas si sûrs. Ils pensent que renoncer à l’écriture aura une incidence sur la façon dont les générations futures apprendront à lire. « Le dessin de chaque lettre à la main améliore considérablement la reconnaissance ultérieure », explique Gentaz.
Mais encore une fois, si le clavier offre un confort de lecture du texte par un tiers, l’écriture pour soi et la rédaction manuscrite destinée à une personne relève de quelque de bien supérieur : l’affect et la connexion émotionnelle.
Lorsqu’on écrit à la main, le monde des idées obtient une réalisation dans le monde extérieur tellement plus sensible, émotionnelle, personnelle et intime. Accoucher les idées et les émotions est gratifié par un véritable sentiment visuel et sensoriel à matérialiser les mots dans les contours de son écriture personnelle. Les lettres sont satisfaisantes quand elles se créent avec l’idée en simultanée et l’émotion qui conduit le geste de la main.
Aucun clavier n’en est capable.
Comme pour un piano et un synthétiseur, le toucher trahit une émotion et une identité que le son traduit, et c’est ainsi que l’interprétation personnelle émeut, touche ceux qui écoutent.
L’écriture manuscrite est une question de narcissisme qu’aucun logiciel, machine ou algorithme ne peut apprendre, et en cela, elle garde cette profonde preuve de notre singularité humaine.
Si nous devions conspirer un jour contre les machines, ce sera l’écriture manuscrite et le papier tangible notre meilleure arme contre les claviers sans âme.

Les choses qui comptent vraiment vont sur le papier

Savez-vous qu’il y a une corrélation directe entre les ventes des petits cahiers de notes et la proximité d’un magasin Apple ? Dans un monde de plus en plus numérique, nous avons encore besoin d’expériences physiques, des expériences émotionnelles que les appareils numériques et la technologie ne fournissent pas toujours. Pour de soi-disant natifs numériques, iPhones et autres gadgets de haute technologie sont monnaie courante mais le papier est la curiosité.

Une campagne Kickstarter pour un planificateur d’idées à 10 000 dollars, récolte 1 demi-millions de dollars :

« Le papier, c’est cette chose qui est si intuitive. Tout est entre vous, le papier et un stylo. Il y a une sorte de méditation », dit Angelia Trinidad, la créatrice. « Quand je suis au téléphone, ce n’est jamais méditatif. C’est toujours actif. »

Le papier rend tangible l’abstrait, d’une manière que les appareils numériques ne peut pas offrir.

« Je crois qu’il y a un énorme besoin de papier dans ce monde de plus en plus numérique », ajoute-elle. « Je regarde mon agenda et je pense comme avec mon deuxième cerveau. Et en regardant avec du recul quelque chose qu’on a écrit, il y a une forme de satisfaction, de réalité de soi-même. »

La pertinence encore d’actualité de l’écriture et du papier relève tout autant du fait d’apprendre, quand on prend des notes, que de transmettre une part de soi quand on crée à partir de ses idées.

500 ans après qu’un dépôt de graphite a été découvert en Angleterre et coupé en tranches pour les premiers crayons en bois, un magasin consacré aux crayons a ouvert dans le Lower Manhattan (cwpencils.com). Si l’entreprise semble tardive, et bien contre toutes attentes, il est et existe. Qui n’utilise plus un crayon ? De la même façon, qui n’a pas un briquet ou des allumettes ?

Et avec le crayon ? La gomme, le taille-crayon, la trousse, le papier, le carnet… Et tellement d’inspiration pour alimenter Instagram ou un blog dédié à l’écriture, au dessin, au coloriage des mandalas qui font fureur en librairie et sur Pinterest.

Pour l’environnement, on optera pour le stylo d’une vie.
Pour le coté vintage, on gardera une machine à écrire.


Pour l’avenir et pour préserver nos plus profonds secrets, ce ne seront pas les paramètres de confidentialité qui rivaliseront avec le plus simple des objets d’expression de l’humanité : ce sera l’impalpable écriture, quitte à graver l’écorce d’un arbre ou laisser des empreintes dans du béton humide, il nous restera le caractère et le geste.

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2 commentaires sur “L’avenir de la discrétion : et si on assistait à la revanche du papier ?”

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