Est-ce que le droit au luxe pourrait devenir une revendication légitime ?

Les dernières recherches de l’anthropologue Marc Abélés ont porté sur les marchés du luxe et les arts à travers le monde, un sujet abordé longuement avec Léa Barreau Tran, de Sciences Po Bordeaux, lors d’une interview.

Léa Barreaux: Il est assez inhabituel d’associer le luxe à la mondialisation parce qu’ils semblent trop étrangers l’uns à l’autre. Le luxe est souvent considéré comme un sujet « illégitime » en anthropologie.

Qu’est-ce qu’une anthropologie mondiale du luxe ?

Marc Abélés: le luxe est un phénomène universel. Il est tout aussi présent dans notre société que dans les sociétés éloignées de la nôtre, tant dans l’espace que dans le temps. Il apparaît sous diverses formes, selon l’histoire et la culture spécifiques du groupe. Bronislaw Malinowski, un des érudits pionniers de l’anthropologie, s’est concentré sur la circulation (kula-trading system) de biens précieux (colliers et bracelets de cérémonie) dans les îles Trobriand, qu’il a comparé aux bijoux des grandes familles européennes dans sa recherche ethnographique.

Une tunique de cérémonie féminine du peuple Nivkh (bassin de la rivière Amur), en peau de carpe blanchie, fine en soie. Musée du quai Branly, Jacques Chirac, photo Patrick Gries, Valérie Torre

Malinowski cherchait principalement à découvrir la signification de ces objets et les connotations symboliques et politiques qui déterminent la manière dont ils ont circulé. Bien connu des anthropologues, le potlatch, un système de don de cadeaux chez les Amérindiens, illustre également ce phénomène. Les dépenses prodigieuses, la concurrence pour impressionner et la consommation de richesse ont été largement étudiées, par l’anthropologue américain Franz Boas.

Je voudrais également examiner les questions politiques, symboliques et économiques inhérentes à toutes les formes d’échange, à travers le prisme de la circulation des biens de luxe. Je le fais simplement dans un contexte très différent de celui de l’anthropologie traditionnelle. Ces jours-ci, le commerce de luxe se déroule à l’échelle mondiale et représente une partie importante de l’économie mondiale. À la fin du XXe siècle, l’industrie du luxe, avec d’autres secteurs de l’économie, a subi un double processus de concentration de propriété et de financiarisation.

C’est l’un des quelques secteurs en croissance de la France et constitue la majeure partie de nos exportations, ainsi que les industries des armes et de l’aéronautique. À la lumière de cela, je ne vois pas pourquoi le luxe doit être considéré comme un sujet « illégitime ».

En outre, nous devrions nous demander pourquoi il est nécessaire d’attribuer une légitimité dans le domaine des sciences sociales. Saviez-vous que Pierre Bourdieu, le sociologue le plus connu pour The Weight of the World, a lancé son journal académique Actes de la recherche en sciences sociales avec un vaste article sur la mode ?

Léa Barreaux: Vous étudiez depuis longtemps l’ anthropologie de la mondialisation. Ces jours-ci, vous vous concentrez sur la Chine, un pays avec un énorme appétit pour les produits de luxe et l’un des leaders mondiaux des produits contrefaits. L’influence de la Chine a-t-elle révolutionné la nature même et la définition du luxe dans le monde globalisé ? Que dit-elle de notre propre idée d’authenticité ?

Marc Abélés: En fait, plutôt que d’essayer d’éradiquer entièrement le marché de la contrefaçon, ce qui serait tout simplement impossible, la Chine s’est réellement efforcée de limiter les pires excès de contrefaçon. Par exemple, en 2006, le gouvernement chinois a fermé l’un des principaux points de vente de l’ industrie de la contrefaçon, le marché Xiangyang Road à Shanghai.

IPod imitation dans la vieille ville de Shanghai en 2007. Cory Doctorow / Flickr , CC BY-SA

Cela étant dit, l’une des caractéristiques du luxe est de donner lieu à l’imitation, comme une sorte de contrepoint. Ce dialogue entre « faux » et authentique contribue à la valeur accordée aux produits de luxe.

Léa Barreaux: La mondialisation des produits de luxe est également ressentie dans le domaine de l’art contemporain. D’une part, il a donné aux artistes une plus grande liberté de mouvement à travers les frontières nationales et un public plus large. D’autre part, cela a augmenté la spéculation sur le marché de l’art. Comment avez-vous vu ces tendances se manifester ?

Marc Abélés: Il existe un grand chevauchement entre le commerce de luxe et le marché de l’art contemporain. La plupart des entreprises du secteur du luxe impliquent les artistes dans leur processus de création – ils créent des fondations pour promouvoir l’art contemporain et, dans certains cas, exploitent aussi des maisons de ventes aux enchères. Le luxe est devenu une industrie mondiale. C’est une menace constante d’homogénéisation et de banalisation. Les entreprises essaient essentiellement de projeter une image de raffinement extraordinaire en associant ce qui est actuellement le plus cher dans l’art contemporain avec leur marque.

Le crâne incrusté de diamants de Damien Hirst (Skull Star Diamond, 2007) est le summum de l’art de luxe au 21ème siècle. Aaron Weber / Flickr , CC BY-SA

En regardant la foire d’art contemporain Art Basel Miami Beach, il était clair pour moi que cet événement n’est pas uniquement conçu pour les collectionneurs. Il fournit également une plate-forme pour les entreprises du secteur du luxe afin de promouvoir leurs produits. Il n’est pas suffisant de regarder ce genre d’événements de l’intérieur: nous devons comprendre leur impact sur la ville et la façon dont ils créent des liens entre riches et privilégiés et un public généreux qui a faim de symboles culturels.

Léa Barreaux: L’ établissement d’une anthropologie mondiale du luxe engendre une série de problèmes politiques et révèle les transformations que le capitalisme moderne a subis. Comment espérons-vous contribuer à ces discussions sans faire de jugements prescriptifs sur les aspects positifs et négatifs de la mondialisation?

Marc Abélés: Nous ne pouvons distinguer les tendances qui affectent l’industrie et le commerce du luxe des changements plus larges au sein du capitalisme. L’anthropologie offre un point de vue multiforme en abordant le luxe comme un artefact social total.

En ce qui concerne les jugements prescriptifs, le luxe est souvent associé à la richesse, ce qui peut conduire à la condamnation (comme le montre la quantité de littérature morale publiée sur le sujet depuis l’Antiquité). Je pense que nous devrions nous rappeler qu’en 1871, les membres de la Commune de Paris ont publié un manifeste dans lequel ils ont célébré le luxe et en ont fait leur but de l’apporter au peuple.

Après tout, le droit au luxe pourrait constituer une revendication légitime. Le luxe n’est ni un sujet illégitime pour les sciences sociales, ni celui qui est intrinsèquement hors limites pour les citoyens ordinaires.

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