Le présent du passé futur : quand le selfie sera ringard

La pensée scientifique a doté les idées de la prérogative suprême : elles décidaient et jugeaient du possible et de l’impossible ; elles déterminaient la réalité entre la réalité et le rêve, entre le bien et le mal, entre ce qu’il faut faire et ne pas faire.

Au cours de nos cycles de vie, nous sommes un type de personne, conditionné par ses envies et ses attentes, son passé, ses regrets, ses résolutions, ses espoirs : nos activités, nos centres d’intérêts sont à un moment donné ce qu’ils sont, et nous constituent. Bien souvent, nous cimentons notre identité par ces choses, extérieures, ces choses qui nous font appartenir à un groupe, s’opposer à un autre, entretenir un mouvement, une tendance.
C’est être dans un cycle où l’on décide, par exemple, d’être végétarien ; on décide de cela pour changer une habitude (le passé), aspirer à avoir une nouvelle santé, un nouveau bien-être mental et physique (futur), et au moment présent nous portons l’étiquette d’une personne vivant avec son temps, sensibilisée aux problèmes sanitaires, environnementaux, financiers, à la propension à se connecter avec son corps et son esprit et “décidant” de son alimentation : agissant pour être ici et maintenant. Ce régime aujourd’hui est une option pour exister : expérimenter une nouvelles façon de s’alimenter, s’auto-discipliner, utiliser un hashtag sur les réseaux sociaux et appartenir à un groupe, élever sa conscience à la responsabilité des enjeux de notre environnement ; et puis nous sommes quelqu’un pour les autres. Pour les amis, les collègues, la famille, les parents, les membres d’une association, les clients d’une épicerie à la mode : nous sommes, aussi illusoirement que possible.

A un moment de notre vie, et de façon cyclique nous prenons une voie pour exister. Et il est effectivement possible de sentir la vie en étant cette personne à un moment de l’Histoire du monde.

Le Carpe Diem, à notre époque, est gravé sur une pierre tombale, enterrée sous une terre de poussière. Et ce que ce sont les anciens qui se sont trompés ou est-ce que c’est nous qui faisons fausse route ?

A quel moment à notre époque sommes-nous réellement quelqu’un, alors que nous n’avons jamais autant souffert d’isolement, de solitude et de vacance (dans le sens de vide) ?

Voyez-vous le problème temporel qui nous emprisonne aujourd’hui ?

Prenons le passé. Voyez à quel point nous trouvons ringard la politesse zélée des sociétés du 19ème siècle. Voyez comment le respect surtravaillé envers les anciens, autrefois conditionnel à l’appartenance sociale, est aujourd’hui incompréhensible. Dans le présent de cette époque, cette attitude, cette pratique, étant dans l’ère du temps, renforçait pourtant bel et bien l’identité de chaque individu qui constituait la communauté, la sphère sociale, familiale et professionnelle ; et surtout, constituait un véritable ancrage dans le temps : la tendance, le futur proche, chacun enthousiasmé d’avancer dans la vie en méritant chaque jour de en plus le respect de son âge, de son statut. Le temps qui avance était bel et bien récompensé. Même à cette échelle dérisoire d’obtenir un soupçon de respect, juste parce que chacun était. Sans avoir rien à faire que laisser le temps patiner notre vie.

Imaginez à présent le futur. D’ici 20 ans à 40 ans : le ridicule du selfie. Dans le passé, la photographie était une technique moderne pour capturer l’image de ce que nous étions, de ce que le monde était à un temps T, à travers les yeux des autres. Un peu plus tard, on y a vu d’immenses avantages : celui de capturer le temps, de générer de la vie, des émotions avec des témoignages visuels de choses et d’êtres qui ne seraient bientôt plus.
La photographie est ensuite devenu un métier, pas tant pour la technique mécanique que pour le talent individuel de capturer les instants de vie, destinés à rester pour le futur. Un objet appartenant au monde passé, à utiliser au présent, en prévision d’être regardé plus tard, pour ne pas oublier… ou pour tout oublier à part ce carré d’image choisi à un moment T. L’art de la photographie voulait s’élever à l’atemporel, à l’unitemporel, à l’intemporel, à l’omnitemporel. A notre époque, tout le monde a sa lentille de capture de vie ; et parce que nous voudrions tous être photographiés, capturés par le monde qui avance, nous souhaitons tant que le monde se souvienne de nous à ce moment-là, par peur de n’être rien que des molécules en mouvement qui passons sans bruit, sans beauté, sans particularité, nous faisons quoi ? Des selfies. Nous avons rapidement absorbé la crainte éternelle de n’être rien pour personne : dans nos moments de vie. Alors, au-delà d’immortaliser la joie, les bonheurs, les moments T, nous prenons les moments M.O.M.E.N.T.S, nous-mêmes, pour garder au moins une trace à un instant dans les yeux d’un inconnu. Et c’est ainsi que nous stylisons tant notre vie, exposée à tous.

Le photoshop aujourd’hui était la culture générale d’hier, l’art de la conversation d’avant-hier. Non, l’ancêtre du selfie n’était pas la peinture et l’auto-portrait. Les peintres étaient payés pour faire ce travail. Aujourd’hui, la photo de soi-même, dans la banalité du quotidien maquillé, le selfie est la dernière chose à laquelle nous nous accrochons pour ne pas sombrer dans le vide et le néant et la pure prise de conscience de notre passage éphémère et anecdotique sur terre.

Vous ne pensez pas que les générations futures seront stupéfaites par cette mode incompréhensible de se faire un auto-portrait, très souvent médiocre, qui n’aura de vie que dans le frénétique engouement des réseaux sociaux, à un moment T où nous étions peut-être végétarien d’ailleurs ?

Avez-vous pensé un seul instant, qu’entre ce qui vous rend heureux ou malheureux, au cours de votre vie (aujourd’hui), est purement un fait d’époque et d’instant T ? Tout ce qui se glisse dans votre identité n’est qu’une question d’époque et de repères sociaux.

Et si vous vous débarrassiez de ce que vous faites, ou ne faites pas, comme élément constitutif de la preuve de votre existence ? Votre identité n’est pas d’être végétarien, gros, professeur, directeur marketing, comptable, auvergnat, marié à 30 ans, riche…
Personne ne se souviendra que vous avez été sur ce yatch à Saint-Tropez, avec des tablettes de chocolat et cette coupe de cheveux arc-en-ciel. Vous portez des jeans Levi’s depuis toujours, mais il y a 20 ans c’était pour la qualité du denim, hier pour la technologie innovante, demain pour les valeurs éco-responsables de la marque.

Aujourd’hui, nous aspirons toujours à faire fortune, mais notre société nous fournit des gratifications sociales qui n’ont jamais existé avant. L’humiliation et le déshonneur, aujourd’hui, ne sont plus une crainte : certains payent pour acheter des lens Snapchat qui vous affuble d’oreille de lapin et des yeux de souris. Nous avons différents modes sociaux qui nous permettent d’exister quoi qu’il advienne. On peut mimer être heureux, chanceux, riches : nous faisons tous campagnes pour grapiller un peu d’identité à populariser dans des cercles sociaux narcissiques.

Le selfie est à la mode aujourd’hui, il est complaisant pour ceux qui le pratiquent, et malheureusement, même l’autodérision ne parvient pas à prendre le pas sur un véritable problème philosophique : le vide. Le néant de ce que nous sommes.

D’où a pu bien pu venir cette nécessité de dénier absolument que nous sommes du vide ? Ce qui n’est pas un mal, le néant. Lisez ou réalisez Dostoïevki, Souvenirs de la maison des morts ou Sartre, L’être et le néant.

L’effet pervers, allant d’autant de mal en pis, au point que si par hasard nous sommes insensibles à la reconnaissance sociale, dans le sens d’aujourd’hui, il est terrorisant de constater que malgré tout nous avons une notoriété sombre pour le business et le marketing. L’effet illusoire est d’autant ridicule et puérile que la notoriété aujourd’hui est dépourvue de valeurs et de codes solides, universels. Il y a une forme d’intemporalité dans le quotidien banal mais personne ne le traduit comme tel. La gigantesque mascarade aujourd’hui fait que nous pouvons être vus de tous, oubliés dans l’instant, et malgré tout popularisés. La vacuité aujourd’hui n’a jamais autant creusé le trou du néant réel de ce que nous sommes.

Alors les jours de grand désarroi, de plongée dans les abysses du vide, repensez au présent du passé du futur, et projetez-vous comme la personne ringarde des deux générations futures. Vous ne trouverez peut-être pas d’identité de toute votre vie, au sens “identité” d’aujourd’hui, ce qui au passage, on ne peut pas dire soit vraiment très grave. C’est un vrai soulagement en réalité de se dire que si on était une “popularité” aujourd’hui, on sera de toute façon d’une ringardise absolue avant la fin de notre vie, seulement deux décennies plus tard, et nous courrons toujours à créer une identité faisant sens au moment présent, niant totalement ce que nous avons pu vouloir être dans le passé (présent aujourd’hui).

Alors, autant ne pas trop s’en faire sur nos différentes périodes de vie. Même Mozart n’est pas grand chose, simplement parce que nous sommes encore là pour souffler le mot aux générations d’après que c’était une exception, le jour où nous nous aimerons pour de bon, nous aurons été le photographe du temps qui passe.

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