Comment sont faites les émotions ?

L’intelligence émotionnelle est partout et pourtant, personne ne semble être capable d’expliquer ce que cela signifie réellement ou comment on la développe.
Qu’est-ce qu’une émotion au juste ? La plupart des gens diraient qu’une émotion est un sentiment. Et qu’est-ce que c’est que ça? Umm… une émotion?


Il s’avère que les dernières recherches montrent que le peu que nous savons au sujet des émotions est en fait complètement faux.

Lisa Feldman Barrett est professeure de psychologie à la Northeastern University. Son nouveau livre How Emotions Are Made: The Secret Life of the Brain transforme tout ce que vous savez sur les sentiments.
Voici la véritable histoire derrière le fonctionnement des émotions, pourquoi elles sont si difficiles à gérer.

Pourquoi nous avons tort à propos des émotions:

Nos émotions fondamentales sont universelles et bien ancrées : nous avons tous une boîte à crayons de couleurs avec colère, peur, bonheur, tristesse, etc.
Et les dernières recherches disent que c’est tout faux. En fait, certaines cultures n’ont pas toute la boîte d’émotions que nous connaissons.

Les gens de Tahiti n’ont pas de tristesse. Oui, si vous viviez sur une île magnifique dans le Pacifique, vous ressentiriez probablement beaucoup moins de tristesse, mais les Tahitiens n’ont littéralement pas cette émotion.

Les Esquimaux Utka n’ont pas de concept de « colère », les Tahitiens n’ont pas de concept de « tristesse », ce dernier point est très difficile à accepter pour les Occidentaux… la vie sans tristesse? Vraiment? Lorsque les Tahitiens se trouvent dans une situation qu’un Occidental qualifierait de triste, ils se sentent malades, troublés, fatigués ou peu enthousiastes, tous ces sentiments étant couverts par leur terme plus large de « pe’ape’a« .

Et d’autres cultures ont des couleurs de crayon que vous et moi n’avons jamais vu auparavant.

  • Les Norvégiens ont un concept de joie intense de tomber amoureux, l’appelant « Forelsket« .
  • Gigil (en philippin): L’envie de serrer dans ses bras ou de serrer quelque chose d’insupportablement adorable.
  • Le concept d’émotion japonais « Arigata-meiwaku » est ressenti lorsque quelqu’un vous a fait une faveur que vous ne vouliez pas de sa part, et qui vous a peut-être causé des difficultés, mais vous devez quand même montrer de la reconnaissance.

On pourrait rétorquer que c’est simplement utiliser un mot pour un autre et pe’ape-e est de la tristesse sous un autre nom.
Mais c’est insister sur le fait que les émotions sont bien ancrées et universelles. Et les recherches montrent de façon assez convaincante que ce n’est pas le cas.

En ce qui concerne les émotions et le système nerveux autonome, quatre méta-analyses significatives ont été réalisées au cours des deux dernières décennies, dont la plus importante a couvert plus de 220 études physiologiques et près de 22 000 sujets d’essai. Aucune de ces quatre méta-analyses n’a trouvé d’empreintes émotionnelles cohérentes et spécifiques dans le corps.
Il n’ y a pas de boîte à crayons. Les émotions ne sont pas liées ou universelles. Ce sont des concepts que nous apprenons. Et ainsi, peuvent différer d’une culture à l’autre.

Pe’ape‘ a et la tristesse ne sont pas la même chose, de la même manière qu’on distingue « regret » et « chagrin d’amour » ou « déception » et « deuil« .
On ne peut pas appeler tous ces états avec le seul mot « triste« . Ca semblerait peu exact, peu subtil : pas l’émotion exacte (dans le sens subtile).

Nous ne ressentons pas « Forelsket » pour la même raison que nous ne parlons pas norvégien: vous ne l’avons jamais appris.

Fago, litost, et le reste ne sont pas des émotions… pour nous. C’est parce que nous ne connaissons pas ces concepts émotionnels; les situations et les objectifs associés ne sont pas importants dans la culture de la classe moyenne française. Notre cerveau ne peut pas émettre de prédictions basées sur « Fago« , donc le concept n’apparaît pas automatiquement comme c’est le cas pour le bonheur et la tristesse… Oui, fago, litost, et le reste ne sont que des mots inventés par les gens, mais il en est de même pour « heureux », »triste », »craintif », »en colère », »dégoûté » et « surpris« .

Si vous aviez été élevé dans un endroit différent, vous ressentiriez peut-être quelque chose de différent. Les émotions varient d’une personne à l’autre (râlez-vous quand vous vous sentez en colère ou bien cassez-vous des meubles? ). Et elles varient énormément d’une culture à l’autre.
Mais si vous n’avez que des concepts de « colère », de « bonheur » et de « tristesse », alors c’est tout ce que vous ressentirez.

Souvent, nous reprenons ces concepts simplement parce que nous vivons dans une culture, d’autres nous sont enseignés explicitement en tant qu’enfants. Et ils se transmettent d’une personne à l’autre, d’une génération à l’autre.
Lorsque nous éprouvons une sensation, un concept émotionnel est déclenché comme une mémoire, construit par le cerveau. C’est presque immédiat et vous n’êtes pas au courant du processus.

J’ai ressenti de la tristesse à ce moment-là parce que, ayant été élevé dans une certaine culture, j’ai appris il y a longtemps que la « tristesse » est quelque chose qui peut se produire lorsque certains sentiments corporels coïncident avec une perte terrible. Mon cerveau a rapidement prédit ce que mon corps devait faire pour faire face à une telle tragédie, en utilisant des bribes d’expériences passées, et la tristesse antérieure ressentie. Ces prédictions ont provoqué mon cœur qui battait la chamade, le rouge qui montait aux joues et les noeuds dans l’estomac. On associe les pleurs à la tristesse, une action qui calme le système nerveux. Et c’est ainsi que les émotions ont rendu les sensations qui en résultent significatives comme un exemple de tristesse. De cette façon, mon cerveau a construit mon expérience émotionnelle.

Une fois conscient de cela, on peut développer cette légendaire « intelligence émotionnelle » dont tout le monde parle sans cesse.

En vérité, il s’agit de prendre un peu de hauteur face à nos réactions physiques et émotionnelles : lorsqu’on est capable de nommer les émotions, on est plus à même à les « accepter », à moins les subir.

L’intelligence émotionnelle commence par la granularité émotionnelle

Il n’y a pas comme seuls concepts émotionnels « je me sens bien » et « je me sens mal ».
Quand nous voyons rouge, bleu et vert, un décorateur d’intérieur voit la couleur pervenche, saumon, sauge, magenta et cyan.
Plus vous prenez le temps de distinguer les émotions que vous ressentez, de les reconnaître comme distinctes et différentes, plus vous devenez intelligents sur le plan émotionnel. Les émotions deviennent intelligibles, appréhendables par l’esprit et nous dépassons une certaine forme de « réaction épidermique ». C’est ce qu’on appelle la « granularité émotionnelle ».

Ainsi, une des clés de l’IE est d’acquérir de nouveaux concepts émotionnels et de perfectionner nos concepts existants.
Comme le décorateur d’intérieur, les gens intelligents sur le plan émotionnel ne disent pas « je me sens bien », mais ils font la distinction entre le bonheur, l’extase, la joie et la satisfaction.
Ils sont comme les œnophiles des émotions: cette tristesse est douce-amère, avec de fines notes de découragement et un arrière-goût de regret persistant.

… si vous pouviez distinguer des significations plus fines dans « bonheur » (satisfaite, comblée, folle de joie, enthousiaste, détendue, joyeuse, plein d’espoir, inspirée, fière, admirative, soulagée, reconnaissante, heureuse, etc ), et cinquante nuances de « merdique » (en colère, inquiète, alarmée, méchante, rancunière, grognon, pleine de remords, lugubre, mortifiée, mal à l’aise, effrayée, terrifiée, gênée, honteuse, envieuse, malheureuse, mélancolique, stressée, frustrée, déçue, etc), notre cerveau aurait beaucoup plus d’options pour prédire, catégoriser et percevoir les émotions, ce qui vous fournirait les outils pour des réponses plus souples et fonctionnelles.
Le fait d’avoir une granularité émotionnelle plus faible est associé à beaucoup de mauvaises choses – comme les troubles émotionnels et les troubles de la personnalité.

Les personnes qui ont un trouble dépressif majeur, un trouble d’anxiété sociale, des troubles de l’alimentation, des troubles du spectre autistique, un trouble de la personnalité ou qui éprouvent simplement plus d’anxiété et de sentiments dépressifs ont toutes tendance à montrer une granularité plus faible pour les émotions négatives (et positives).
Plus important encore, lorsque vous êtes en mesure de discerner avec précision ce que vous ressentez, vous êtes en mesure de faire quelque chose de constructif pour régler les problèmes qui les causent.
Si le seul concept d’émotion négative que vous avez est « je me sens mal », vous allez avoir du mal à vous sentir mieux. Donc, vous aurez recours à des méthodes inefficaces d’adaptation ou de compensation.
Mais plus complexe encore, mettre des noms sur les émotions aide à voir qu’une partie de nous « s’interdit » de ressentir ces émotions, positives ou négatives. C’est cette couche supplémentaire de culture (éducation, religion, dogmes culturels, etc) qui alimente aussi les troubles de la personnalité.

Lisez d’ailleurs à ce sujet cet article : Est-ce que le mauvais temps arrive ou est passé ?

Mais si vous êtes capable de distinguer le « je me sens seul » plus spécifique de simplement « je me sens mal », vous êtes capable de faire face au problème: et vous appelez un ami.
Et le fait d’avoir un niveau plus élevé de granularité émotionnelle mène à de bonnes choses dans la vie.

Une granularité émotionnelle plus élevée a d’autres avantages pour une vie satisfaisante. Dans un recueil d’études scientifiques, les personnes qui distinguaient finement entre leurs sentiments désagréables – ces « cinquante nuances de malaise » – étaient 30% plus souples dans la régulation de leurs émotions, moins susceptibles de compenser excessivement lorsqu’elles étaient stressées, et moins susceptibles de riposter agressivement contre quelqu’un qui leur avait fait du mal.

Il faut prendre le temps de distinguer ses sentiments. On va de la ceinture blanche « je me sens mal » à la ceinture noire « je suis consumé par ennui. »

L’intelligence émotionnelle est dans le dictionnaire

Un dictionnaire peut vous aider à développer l’intelligence émotionnelle.
Si vous ne savez pas ce que signifie « ennui », vous ne pourrez pas le distinguer. Apprendre plus de mots émotionnels est la clé pour reconnaître des concepts émotionnels plus subtils.
Les mots nous aident vraiment (pas les émojis).
Vous n’avez probablement jamais pensé à apprendre des mots comme un moyen d’améliorer votre santé émotionnelle, mais cela découle directement des neurosciences de la construction. Les mots sont la semence de nos concepts, les concepts sont à la base de nos prédictions, les prédictions régulent notre « budget corporel » et le budget de votre corps détermine ce que nous ressentons. Par conséquent, plus notre vocabulaire est finement enrichi, plus notre cerveau prédicteur peut calibrer le budget en fonction des besoins de votre corps. En fait, les personnes qui manifestent une plus grande granularité émotionnelle vont moins souvent chez le médecin, utilisent moins fréquemment les médicaments et passent moins de jours à l’hôpital pour cause de maladie.
Etre un champion du Scrabble ne vous rend pas forcément intelligent émotionnellement non plus…
Vous devez quand même vous asseoir avec vos émotions et prendre le temps de les distinguer et de les étiqueter.
Alors, tu es en colère, furieux ou juste grincheux? Reconnaissez vos émotions. Distinguez les sentiments.

Et si le dictionnaire ne suffisait pas? Et si aucun mot ne rend justice à quelque chose que vous ressentez régulièrement?
Pas de problème. Les émotions ne sont pas liées. Ce sont des concepts. Et ça veut dire quelque chose de vraiment, vraiment cool: vous pouvez le rendre vôtre…

Créer de nouvelles émotions

Je sais, ça a l’air dingue. Mais Lisa Feldman Barrett dit que c’est une autre excellente façon d’augmenter l’intelligence émotionnelle. Et ce n’est pas aussi dur que tu le penses.
Vous êtes-vous déjà sentie « à l’écart » ou juste « en dehors »? Vous avez eu des sensations, mais pas de seau avec un concept qui « s’adapte » à elles. Le cerveau a haussé les épaules et a jeté cela dans la pile « divers ».

Donnez un nom à ces sentiments. Cette peur qu’on ressent le dimanche soir sachant qu’on doit aller travailler demain? « Sunday-nitis. » Ou quelque chose de spécial que nous ressentons pour notre partenaire? « Passion-o-rama. »
Ce sont des sensations uniques. Donnez-leur une émotion. Apprenez à les distinguer des autres formes de crainte ou d’exaltation.
Oui, ça peut paraître un peu idiot au début, mais il ne faut pas s’en priver. (moi par exemple, quand je me suis vide et mortifiée et que je veux balayer cette sensation « nulle », j’aime dire que je me « petit-suicide » : je souhaite aller mal un bon coup pour pouvoir repartir sur de bonnes bases ; et ce mot de mon invention me soulage quand je le dit, il m’amuse car il choque en général la personne en face, et je sais que j’ai exprimé mon mal passager).
Au Japon, ils ont une expression pour ce sentiment encore pire après une coupe de cheveux (chose que nous avons tous ressenti) : age-otori. Il a juste fallu un génie émotionnellement intelligent pour lui donner un nom. Soyez ce génie.
Et si vous voulez le rendre plus réel: partagez l’émotion avec quelqu’un. Dites à votre partenaire le nom de ce sentiment unique qu’il vous donne. Peut-être qu’il le sent aussi.
Le bonheur et la tristesse et même « age-otori » sont tous des concepts construits. Ils deviennent réels parce que nous nous sommes mis d’accord avec les autres. Les dollars ne sont que des rectangles de papier vert – jusqu’à ce que nous soyons tous d’accord sur leur valeur.
Ajoutez de nouvelles couleurs à votre boîte de crayon émotionnel et vous pouvez dessiner une meilleure vie émotionnelle pour vous-même – et les autres.

D’accord, on a beaucoup appris sur l’intelligence émotionnelle. Ou des intelligences émotionnelles. Ou un génie émotionnel. (Eh, les mots comptent. Faites des distinctions.) Arrondissons le tout et trouvons la meilleure façon de commencer…

En résumé :
Les émotions sont des concepts: elles ne sont pas câblées ou universelles. Elles sont érudites.
L’intelligence émotionnelle commence par la granularité émotionnelle: si votre médecin revient avec un diagnostic de « vous êtes malade », vous poursuivrez le charlatan pour faute professionnelle. Les médecins doivent pouvoir faire la distinction entre « virus » et « cancer », et vous devez savoir faire la différence entre « triste » et « solitaire ».

L’intelligence émotionnelle est dans le dictionnaire: vous ne pouvez pas sentir Fremdschämen si vous ne savez pas ce que c’est. Apprenez donc de nouveaux mots émotionnels pour ressentir de nouvelles émotions et augmenter votre granularité émotionnelle.

Créer de nouvelles émotions: Nous pourrions tous avoir besoin d’un peu plus de « passion-o-rama » dans nos vies. Citez les sentiments anonymes que vous éprouvez et partagez-les avec d’autres pour les rendre réels.

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