C’est quoi le fauvisme ?

Henri Matisse ne semblait pas être celui qui faisait tanguer le bateau. Sérieux, intelligent et entreprenant une carrière prometteuse après des études de droit à Paris, son parcours dans la vie semble entièrement bourgeois. Mais quand sa mère lui a donné des fournitures artistiques pour l’aider à se remettre d’une maladie, il a été, selon ses mots, »mordu par le démon de la peinture ».


Le ton de cette affirmation convient à un artiste qui fut à l’origine du premier mouvement artistique européen avant-gardiste du XXe siècle, le fauvisme, dont le nom signifie  » bêtes sauvages « , et qui, à l’œil contemporain, voit dans les paysages et les portraits aux couleurs intenses des fauves, souvent caractérisés par une application grossière de peinture directement tirée du tube, une image plus joyeuse et festive que sauvage dans leurs teintes vives et non naturalistes.
Et comme pour d’autres styles avant-gardistes, le fauvisme acquiert son nom par l’insulte. Revenant sur l’exposition d’art du Salon d’Automne de 1905 à Paris, vitrine annuelle et indépendante de l’art progressiste, le célèbre critique Louis Vauxcelles (qui a plus tard inventé le terme de cubisme) a trouvé que les brosses de Matisse, André Derain, Maurice de Vlaminck, Charles Camoin, Georges Rouault et de certains autres artistes exposées au salon cette année-là étaient rudes et sauvages, avec une « orgie de couleurs.


Luxe, Calme, et Volupté (Luxe, Calme, et Désir), 1904
Musée d’Orsay, Paris

L’œuvre fauviste la plus célèbre du salon, Luxe, Calme, et Volupté (Luxe, Calme, et Désir) de Matisse, achevée en 1904, fut une œuvre choquante et visionnaire. Avec un titre emprunté à un poème de Charles Baudelaire, l’œuvre avait la structure de paysages traditionnels et idéalisés, mais son esthétique – avec des coups de pinceau staccato, le blanc de la toile qui transparaît à travers, et non-naturaliste, la couleur et les détails expressifs – était tout à fait contemporaine, une célébration incontrôlée de l’ici et maintenant.

Tout près, sa peinture Femme au chapeau de 1905 parle encore plus fortement de ce moment fondateur du fauvisme. Sa présence aux côtés d’autres œuvres aux couleurs vives de Dérain, Camoin et Vlaminck donne à la galerie centrale du Grand Palais l’allure d’une « cage »: un portrait mi-long de l’épouse de Matisse, Amélie, Femme au chapeau, est plein d’accents bourgeois: une main gantée tenant un éventail en papier, le chapeau élaboré qui donne son titre à l’œuvre. Pourtant, ces traits émergent d’une palette stridente et débridée qui défie les règles de la peinture académique et heurte les sensibilités bourgeoises.

Les origines du Mouvement

Les innovations de Matisse étaient radicales, mais elles doivent beaucoup à sa formation artistique. Après s’être consacré à l’art, il étudie à l’Académie Julian sous la direction de William-Adolphe Bouguereau, peintre académique sentimental qui utilise une technique traditionnelle. La percée de Matisse viendra après son entrée à l’École des Beaux-Arts et commencera à travailler avec Gustave Moreau, le talentueux peintre symboliste qui encourage « les moyens d’expression en accord avec son propre tempérament ».

Avec les importantes leçons apprises de Moreau et des post-impressionnistes Camille Pissarro et Paul Signac, Matisse commença en 1898 à créer des œuvres comme Fruit et Cafetière, qui encourageaient d’autres artistes à prendre ses couleurs indisciplinées. Albert Marquet commence à se produire avec Matisse en 1901, tandis que Derain et Vlaminck se lient d’amitié.
Le moment charnière, cependant, se produit à l’été 1905, juste avant le Salon d’Automne de cette année-là. Derain accepta l’invitation de Matisse à se joindre à lui dans la ville de Collioure, au sud de la côte.
Si le fauvisme vivait et mourrait à Paris, Collioure est l’endroit où il est né. Dynamisé par les idées et la méthode de travail de Matisse, Derain est devenu plus aventureux. Alors que l’influence du pinceau néo-impressionniste, très expressif, de Vincent van Gogh domine les œuvres comme Pont du Pecq de Derain, à la fin de l’été, il peint l’hallucinatoire L’Estaque.
Les contours forts de la peinture marquent les différents plans et formes de ce paysage de la Côte d’Azur. Des couleurs vives et non naturelles animent toutes les formes, mais plutôt que les formes pures et discrètes que l’on peut trouver dans le cloisonnisme, ou l’effet vitrail, de Paul Gauguin, les objets de Derain semblent fluctuer. Les arbres semblent onduler du bleu au rouge, du jaune au vert.

Avec le scandale qui suivit l’exposition de ces œuvres au salon de 1905, d’autres artistes furent attirés par le bercail. Matisse a commencé à vendre des œuvres à l’expatriée Gertrude Stein et à son frère Leo Stein, collectionneurs influents de la scène artistique parisienne d’avant-garde. Au Salon des Indépendants au printemps 1906, Othon Friesz, Kees van Dongen, Jean Puy et Georges Braque se produisirent avec le groupe principal.

Matisse et Derain embrassaient alors des scènes plus calmes aux couleurs pures et émotionnelles. Le Bonheur de Vivre (1905-06), autre des chefs-d’œuvre les plus célèbres de Matisse, révèle l’influence grandissante de la composition classique à cette époque. Citant Paul Cézanne, La Grande Odalisque (1814) de Jean-Auguste-Dominique Ingres et même le grand maître italien Titien, Matisse tisse d’autres œuvres dans son vocabulaire fauviste mature. Les figures s’enroulent richement les unes dans les autres, ou se fondent dans le paysage lumineux.

Parallèlement, Vlaminck pousse son langage visuel dans un espace de plus en plus expressif, soutenu par l’encouragement du marchand d’art Ambroise Vollard, qu’il rencontre en 1906. Installé à Chatou, cet été-là, à côté de la Seine, à Chatou, Vlaminck travaillait à un rythme fébrile, pressant des cobalts et des vermillons directement du tube à la toile dans des œuvres comme La Seine à Chatou. La peinture était épaisse mais les passages étaient plats, permettant aux formes comme les arbres de se fondre à partir de stries de couleur pure. L’énergie de Vlaminck était essentielle non seulement pour son propre travail durant cette période, mais aussi pour affiner les idées et les processus de Matisse, Derain et le corps d’artistes qui les suivirent.

L’importance du fauvisme

Bien qu’influent, le fauvisme fut un mouvement éphémère.

Son assaut sur les conventions stylistiques devint rapidement une convention à part entière. En 1907, le mot « fauves » est entré dans l’usage courant de la scène artistique parisienne. Des dizaines d’artistes se sont marqués comme alignés avec le mouvement, diluant ses objectifs autrefois provocateurs.

De plus, les artistes fauvistes ont relevé les défis des nouveaux venus. Matisse, pour sa part, se trouve de plus en plus à répondre à l’œuvre de Pablo Picasso. L’intensité de la rivalité qu’ils ont développée les a obligés à continuer d’évoluer dans leurs styles. Matisse a commencé à chercher un moyen d’exprimer une plus grande simplicité dans son art. La mort de Cézanne et l’exposition rétrospective de 1907 obligent de nombreux peintres à revenir à sa vision structurée et plus géométrique du mot.
Lorsque Braque envoya plusieurs œuvres « faites de petits cubes », comme le disait Vauxcelles, au Salon d’Automne en 1908, le cubisme éclatait. Plus tard, expliquant son abandon du style fauviste, Braque a dit: »On ne peut pas rester éternellement dans un état de paroxysme. »

En mettant l’accent sur la puissance émotionnelle de la couleur, le fauvisme avait été le pionnier d’une nouvelle sensibilité du XXe siècle dans l’art moderne. Elle a accompagné la formation du groupe de Die Brücke en Allemagne, et a influencé le développement de l’expressionnisme dans ce pays. Le fait qu’il n’ait jamais été un groupe ou un code esthétique bien défini a paradoxalement renforcé son influence sur l’avant-garde européenne. Ses enseignements s’étendent bien au-delà de Paris et continuent d’influencer les artistes longtemps après 1908.
Le cubisme, l’orphisme et, plus tard, l’expressionnisme abstrait doivent tous quelque chose aux deux années environ que Matisse, Derain, Vlaminck et leurs disciples ont exploré les nuances les plus folles et le potentiel expressif de la peinture.

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