Pour réaliser de grands portraits d’élites européennes, les artistes devaient littéralement assembler des bouts de papier, tout en contournant les limites de leur médium.

Joseph Cotes, »Portrait de Joseph et de son frère John Gulston » (1754), pastel sur papier bleu, monté sur toile (toutes les photos de l’auteur pour Hyperallergique)

 

Les portraits d’élites européennes du XVIIIe siècle sont souvent imposants. Comme les peintures des riches d’aujourd’hui, elles sont destinées à être accrochées dans des maisons avec de hauts plafonds et de longs couloirs. Mais les portraitistes travaillant au pastel, médium populaire de l’époque, ont dû relever un défi unique. Contrairement aux toiles utilisées pour les peintures à l’huile, le papier utilisé pour les pastels était disponible dans des formats qui ne correspondaient pas aux commandes typiques de portraits à grande échelle. Les pastels sont aussi un médium difficile, impardonnable aux erreurs.

Gros plan de Maurice Quentin de La Tour, »Portrait de Louis XV en armure avant Tournai » (1745), pastel sur papier bleu, monté sur toile.

 

Pastels in Pieces, au Getty Center, présente une petite collection d’œuvres qui contournent les limites de leur médium. Bien que les artistes inclus dans l’exposition soient considérés comme des « maîtres » de leur temps, les œuvres présentées ici sont remarquables non seulement pour leur sujet ou leur art, mais aussi pour la façon dont le processus de l’artiste est révélé. Les pastels, assemblés à partir de plusieurs feuilles de papier pour former des portraits complets, ressemblent à des énigmes qui invitent à spéculer sur leur création.

Le portrait de l’artiste français Maurice Quentin de La Tour sur Louis XV, par exemple, est une peinture triomphaliste d’un personnage royal devant une ville assiégée. En y regardant de plus près, le visage du roi est encadré par un contour irrégulier de bords de papier, révélant une couche supplémentaire qui a été collée sur le torse et l’armure. Bien que le fait de dessiner le visage séparément du reste de l’œuvre ait probablement servi à sauver le roi du temps de poser, la structure de l’œuvre révèle aussi à quel point les portraits répondaient aux modes et aux vicissitudes de leur époque. Les successions politiques et les défaites militaires pourraient facilement faire basculer le visage de Louis XV avec un autre roi et la cathédrale de Tournai (à l’arrière-plan) avec un repère d’une autre ville conquise.

Un portrait de deux jeunes frères par l’artiste anglais Francis Cotes apporte un peu de légèreté à l’exposition, ainsi qu’un exercice de contrastes. Le frère aîné, Joseph Gulston, pose dans une robe décadente et débordante, debout et regardant directement le spectateur. À sa gauche, le frère cadet John, qui ne respire pas et pose avec un panier de fleurs, fixe à l’écart de l’objectif et porte un sourire impitoyable. Une couture verticale qui longe le centre du tableau divise effectivement le pastel en deux tableaux, la main gauche de Joseph étant dessinée dans le cadre de Jean pour créer l’illusion de l’inaction. Posés séparément, les deux frères révèlent leur personnalité, l’adolescent Gulston qui touche à la maturité et le quadruplé John qui se moque de la situation. L’artiste peut aussi avoir séparé ses sujets pour des raisons plus pragmatiques, comme la nécessité de séparer deux frères agités et querelleurs.

 

Diagramme de pièces pastel comprenant Charles Antoine Coypel, »Portrait d’une femme à la couture » (1746)

 

La concurrence pour les grandes commandes de portraits exigeait que les artistes travaillent avec des pastels à la taille et à l’échelle des peintures à l’huile. En tant que pièce maîtresse de l’exposition, le portrait d’un magistrat français de Maurice Quentin de La Tour, assemblé avec 12 feuilles de papier, mesure près de trois mètres de haut et est la plus grande œuvre pastel du XVIIe siècle. S’il y avait des doutes sur la viabilité commerciale du pastel à l’époque de l’artiste, cette œuvre aurait certainement fait taire les sceptiques. Elle est également représentative de la mesure perverse dans laquelle les élites dépensent de grandes quantités de leurs richesses pour préserver leur ressemblance pour la postérité. Comme on pouvait s’ y attendre, les pastels sont brièvement tombés en disgrâce pendant la ferveur de la Révolution française.

Pastels in Pieces révèle comment les artistes sous pression trouvent des solutions pratiques pour s’épanouir dans des conditions matérielles spécifiques qui menacent leur gagne-pain. Ce qui n’ a pas changé depuis le XVIIe siècle, c’est la nécessité pour les artistes de relever ces défis et de s’approprier ou contourner les goûts des mécènes. Alors que les œuvres du Getty représentaient autrefois les caprices de quelques puissants, elles sont des exemples durables de la façon dont des médiums spécifiques – qu’il s’agisse de peinture, de sculpture ou de danse – réagissent au va-et-vient de leurs contextes matériels et politiques.

Pastels in Pieces se poursuit au Getty Center Center (1200 Getty Center Drive, Los Angeles) jusqu’au 29 juillet.

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