Dans un monde de fausses nouvelles, le seul antidote est notre capacité à juger la réputation des personnes qui nous fournissent des informations.

Il y a un paradoxe sous-estimé de la connaissance qui joue un rôle central dans nos démocraties libérales hyper-connectées avancées : plus la quantité d’information qui circule, plus nous comptons sur des dispositifs dits de réputation pour l’évaluer. Ce qui rend cela paradoxal, c’est que l’accès largement accru à l’information et au savoir que nous avons aujourd’hui ne nous donne pas plus de pouvoir ou ne nous rend pas plus autonomes sur le plan cognitif. Elle nous rend plutôt plus dépendants du jugement des autres et de l’évaluation de l’information à laquelle nous sommes confrontés.

Nous vivons un changement de paradigme fondamental dans notre relation à la connaissance. De l' »ère de l’information », nous nous dirigeons vers l' »ère de la réputation », dans laquelle l’information n’aura de la valeur que si elle est déjà filtrée, évaluée et commentée par d’autres. Vu sous cet angle, la réputation est devenue aujourd’hui un pilier central de l‘intelligence collective. C’est le gardien de la connaissance, et les clés de la porte sont détenues par d’autres. La façon dont l’autorité de la connaissance est maintenant construite nous fait dépendre de ce que sont les jugements inévitablement biaisés d’autres personnes, que nous ne connaissons pas la plupart.

On ne peut pas dire que c’est Internet qui ait rendu ça nouveau. En revanche, Internet est là comme un distributeur de divertissement, et tout ce qui concerne le « sérieux » semble devoir passer d’abord par le crible du jugement de tiers qui ont un poids de fiabilité.

Des exemples concrets, j’en ai plein :

Les critiques d’un film ou d’un livre :

Soit on est intéressé par quelque chose et on se renseigne avant de le consommer, soit on décide de consommer ce que la « rumeur » dit devoir consommer. Prenons Télérama. C’est une référence pour la culture, mais par expérience, on sait que la plupart de leur critique sont très dures pour les choses « légères et divertissantes », et leur dithyrambe incomparable pour un classique vieillot ou un documentaire engagé.
Résultat : soit on se fait son propre avis avec un degré d’expertise moindre (un peu comme pour le vin : il est tout à fait acceptable d’aimer une piquette, même si un oenologue dira que c’est un vin de piètre qualité), soit on consomme ce qu’on nous dit de consommer, sans prendre en considération ce qu’on aime ou pas.
Dans cet article, je parlais du fait qu’on ne se souvient pas de ce qu’on lit, car en réalité, pendant qu’on lit, nous réfléchissons en même temps par rapport à un état d’esprit, une humeur, une maturité. Un bon livre reconnu par la foule ne parlera certainement pas à tout le monde.

Mais c’est gentillet tout cela. Ce qui devient plus problématique, c’est l’avis critique sur la société et le monde. Tous, à différents degrés bien sûr, nous « répétons » l’avis de quelqu’un, nous prenons partie pour une affirmation d’une chose qui pourrait sonner vraie. Au delà des fausses nouvelles, il y a un bon nombre de sophismes, de délires, et de croyances influencées qui jalonnent les contenus que nous lisons.

Il y a bien des exemples de ce paradoxe : information/réputation. Si on vous demande pourquoi vous croyez que de grands changements climatiques se produisent et peuvent dramatiquement nuire à la vie future sur Terre, la réponse la plus raisonnable que vous êtes susceptible de donner est que vous faites confiance à la réputation des sources d’information vers lesquelles vous vous tournez habituellement pour obtenir de l’information sur l’état de la planète. Dans le meilleur des cas, vous faites confiance à la réputation de la recherche scientifique et vous croyez que l’examen par les pairs est un moyen raisonnable de distinguer les « vérités » des fausses hypothèses et des « conneries » complètes.

Dans le scénario moyen, vous faites confiance aux journaux, aux magazines ou aux chaînes de télévision qui appuient une opinion politique qui s’appuie sur la recherche scientifique pour en résumer les résultats.

Dans ce dernier cas, vous êtes deux fois éloigné des sources : vous faites confiance à la confiance d’autres personnes en une science de bonne réputation.

Ou, prenez une vérité encore plus incontestée : l’une des théories de conspiration les plus notoires est qu’aucun homme n’a marché sur la Lune en 1969, et que tout le programme Apollo (y compris six atterrissages sur la Lune entre 1969 et 1972) était une fausse mise en scène.

L’initiateur de cette théorie de conspiration était Bill Kaysing, qui travaillait dans les publications de la société Rocketdyne, où les moteurs de fusée Saturn V d’Apollo ont été construits. À ses propres frais, Kaysing a publié le livre We Never Went to the Moon: America’s Thirty Billion Dollar Swindle. Après la publication, un mouvement de sceptiques s’est développé et a commencé à recueillir des preuves sur le canular présumé.

Selon la Flat Earth Society, l’un des groupes qui nie encore les faits, les atterrissages sur la Lune ont été mis en scène par Hollywood avec le soutien de Walt Disney et sous la direction artistique de Stanley Kubrick. La plupart des « preuves » qu’ils avancent sont basées sur une analyse apparemment précise des images des différents atterrissages. Les angles des ombres sont incompatibles avec la lumière, le drapeau des États-Unis souffle même s’il n’y a pas de vent sur la Lune, les traces des marches sont trop précises et bien conservées pour un sol où il n’y a pas d’humidité. En outre, n’est-il pas suspect qu’un programme qui a impliqué plus de 400 000 personnes pendant six ans ait été fermé brusquement ? Et ainsi de suite.

La grande majorité des personnes que nous considérons comme raisonnables et responsables (y compris moi-même) rejettera ces allégations en riant de l’absurdité même de l’hypothèse (bien qu’il y ait eu des réponses sérieuses et documentées de la NASA contre ces allégations). Pourtant, si je me demande sur quelle base probante je crois qu’il y a eu un atterrissage sur la Lune, je dois admettre que ma preuve est assez pauvre, et que je n’ai jamais investi une seconde à essayer de démentir la contre-preuve accumulée par ces théoriciens de la conspiration. Ce que je sais personnellement au sujet des faits mélange des souvenirs d’enfance confus, des nouvelles télévisées en noir et blanc, et de la déférence à ce que mes parents m’ont dit au sujet de l’atterrissage dans les années subséquentes. Néanmoins, la qualité entièrement transmise par des tiers et personnellement non corroborée de cette preuve ne me fait pas hésiter quant à la véracité de mes croyances en la matière.

Mes raisons de croire que l’atterrissage sur la Lune a eu lieu vont bien au-delà des preuves que je peux rassembler et vérifier deux fois au sujet de l’événement lui-même. Au cours de ces années, nous avons fait confiance à une démocratie comme les États-Unis pour avoir une réputation justifiée de sincérité. Sans un jugement évaluatif sur la fiabilité d’une certaine source d’information, cette information est, à toutes fins pratiques, inutile.

Le changement de paradigme de l’ère de l’information à l’ère de la réputation doit être pris en compte lorsque nous essayons de nous défendre contre les « fausses nouvelles » et d’autres techniques de mésinformation et de désinformation qui prolifèrent dans les sociétés contemporaines. Ce pour quoi un citoyen mûr de l’ère numérique devrait être compétent n’est pas de repérer et de confirmer la véracité des nouvelles. Il devrait plutôt être capable de reconstituer le cheminement de la réputation de l’information en question, d’évaluer les intentions de ceux qui l’ont faite circuler et de déterminer les ordres du jour des autorités qui lui donnent de la crédibilité.

Chaque fois que nous sommes sur le point d’accepter ou de rejeter de nouvelles informations, nous devrions nous poser la question : D’où vient-elle ? La source a-t-elle une bonne réputation ? Qui sont les autorités qui le croient ? Quelles sont mes raisons de m’en remettre à ces autorités ? De telles questions nous aideront à mieux appréhender la réalité plutôt qu’en essayant de vérifier directement la fiabilité de l’information en cause. Dans un système hyper-spécialisé de production de connaissances, il ne sert à rien d’essayer d’étudier par nous-mêmes, par exemple, la corrélation possible entre les vaccins et l’autisme. Ce serait une perte de temps et nos conclusions ne seraient probablement pas exactes.

À l’ère de la réputation, nos évaluations critiques ne devraient pas porter sur le contenu de l’information, mais plutôt sur le réseau social des relations qui a façonné ce contenu et lui a donné un certain  » rang  » mérité ou non mérité dans notre système de connaissances.

Ces nouvelles compétences constituent une sorte d’épistémologie de second ordre. Elles nous préparent à remettre en question et à évaluer la réputation d’une source d’information, quelque chose que les philosophes et les enseignants devraient façonner pour les générations futures.

Selon le livre de Frederick Hayek, Law, Legislation and Liberty,  » la civilisation repose sur le fait que nous bénéficions tous de connaissances que nous ne possédons pas « . Un cybermonde civilisé sera un monde où les gens sauront évaluer de façon critique la réputation des sources d’information et pourront renforcer leurs connaissances en apprenant à évaluer de façon appropriée le « rang » social de chaque élément d’information qui entre dans leur champ cognitif.

Et pour ultime preuve, à mon sens, je suis toujours ravie que parfois mes recherches Google ne donnent rien ! C’est particulièrement le cas pour tout ce que j’ai pu apprendre en prépa littéraire ou à la Sorbonne lorsque j’étudiais la lexicographie et des matières perchées. Certains domaines sont extrêmement pointus et n’intéressent que les passionnés et les experts qui n’ont pas pris le temps de mettre cela sur la toile. Et encore une fois, les exemples sont nombreux. S’abreuver de la piètre nourriture informative d’Internet sans bagage intellectuel, curieux et critique nous fait passer à côté du monde réel.

Dernièrement en l’occurence, j’ai découvert le Somaliland, un pays « fantôme ». Ce qui me donne envie de faire confiance au Monde, c’est son article, ici.

Mais sans le hasard d’en avoir entendu parlé, jamais je n’aurais su…

Reputation: What It Is and Why It Matters

Aeon 

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