Les vacances sont propices pour se mettre à jour de ses lectures. Vous le savez, les grands de ce monde sont des lecteurs invétérés : 6 livres par mois. C’est très facile à faire soi-même.

Je vous épargne le calcul savant du nombre de mots qu’on peut DIRE en 1 journée versus le nombre de mots qu’on peut LIRE en une journée. Mais retenez que vous astreindre à 45 MINUTES DE LECTURE PAR JOUR vous permettra de lire 6 bouquins par mois.

Je m’engage à vous certifier que c’est vrai. C’est simplement de l’hygiène, mais mentale.

Parmi mes dernières lectures, je dois vous parler de La dernière métamorphose d’Hirano Keiichirô. (Ne vous embêtez pas à le chercher en librairie, faut croire que les bons livres de notre époque ne sont disponibles que grâce à Amazon).

Je pourrais vous rédiger la 4ème de couverture, mais je n’ai pas craqué pour cet auteur grâce à cela. C’est via un rabbit hole sur Internet, au sujet d’une artiste dont j’ai déjà parlé ici. En faisant mes recherches, je suis tombée sur la notion nouvelle du « dividu » pour définir un fragment identitaire de notre époque : « dividu » qui vient chahuter « l’individu ».
Quand la question « Qui suis-je? » remonte à la surface, un soir ou un après-midi dévoré par le « vide » et la « mélancolie », s’accroche à vos pensées comme un chewing-gum mâché, on peut renoncer à chercher la réponse qui aurait été donnée par de nombreux intellectuels « qui ont fait quelque chose de leur vie, eux ».

Je préfère vous donner un passage, qui à mon sens, donne envie d’en savoir plus sur « comment il est arrivé à penser cela », et « comment il va se dépêtrer de cette idée là » :

« Autrement dit, chaque être humain dissimulerait, à l’intérieur de la coquille de son rôle, sa véritable forme – celle d’un énorme cancrelat. Il suffit d’enlever la coquille, et chacun apparaît sous une forme monstrueuse à faire frémir. Les êtres humains vivent avec ce vague pressentiment. Parce ce que chacun, une fois seul dans sa chambre, est à même de découvrir dans le miroir sa propre apparence cauchemardesque.

Nous souhaitons tous trouver un jour un ultime refuge dans une apparence extérieure aussi belle qu’un rêve. D’ici là nous nous résignons à accepter n’importe quel rôle. Exactement comme les cellules encore indifférenciées d’un lézard auquel on a arraché les pattes, mon véritable moi, c’est étrange, est une sorte de potentialité qui peut encore se métamorphoser en n’importe quoi. »

p54

Pour moi, ce livre est un bijou rapide et facile à lire que j’aimerais comparer au Le monde de Sophie (en tant qu’initiation douce à la philosophie).

C’est bien sûr une oeuvre hautement philosophique au seuil des propres connaissances que nous avons en philosophie, et notre degré personnel d’introspection. La dernière métamorphose questionne l’identité humaine à son niveau le plus superficiel et existentiel.

J’aimerais aussi le comparer à la dégustation d’un fruit. A la figue, particulièrement. Si vous avez toujours pensé qu’on mangeait seulement la chair de la figue, en raclant bien la peau avec les dents, sachez que les meilleures figues se dégustent avec, tant cette peau est fine, goûteuse et fait partie du fruit (comme les grains de la fraise, le ziste de l’agrume).

Les grands philosophes qui ont décortiqué l’âme humaine pour trouver « l’atome » – l’indivisible – de l’identité humaine universelle ont négligé une chose qu’Hirano met au premier plan : le « dividu », les couches de nous-mêmes, les « rôles » que nous prenons en fonction des autres, des circonstances, et des nécessités. Ces couches d’identité qui recouvre l’individu que nous sommes.

Vous êtes peut-être un peu refroidi par l’image du cancrelat. Même si Hirano l’utilise comme un gimmick, il évoque aussi la larve et sa métamorphose en papillon. N’est-il pas vrai que le beau papillon était une visqueuse larve brune au début ? Est-ce que vous avez des souvenirs doux de l’adolescence, ou de vous il y a quelques années, par rapport à aujourd’hui ? Et de ces 2 états, lequel est le « VRAI », qui « EST », qui prédomine du cancrelat au fond de nous qu’on cache des personnalités que nous servons aux uns et aux autres ?

Est-ce que la mélancolie qui n’est jamais très loin n’est pas le symptôme que ces rôles nous rongent et que nous nous sentons cancrelat, essentiellement ?

(ce n’est pas la réponse qui importe bien sûr, c’est la question 🙂 )

Hirano explore tout simplement quelle version de lui-même est la plus proche, la plus vraie de ce qu’il est vraiment. Pour trouver la réponse, il se dérobe au monde (dans le cadre de la société japonaise) dans lequel il est quelqu’un, quelqu’un de très populaire d’ailleurs. Mais quelqu’un « dans la moyenne »…

En retirant couche par couche chaque version de lui-même, plus ou moins « travaillée », mais qu’il estime avoir « crée », il compare son état de Hikikomori à la Métamorphose (La Métamorphose de Kafka qu’il cite et met en parallèle tout au long du livre).

Et quoi ?

Alors, il avoue que dans son enfance il avait le sentiment d’être une sorte d’élu, un être « appelé », « unique ». Et la vie se déroulant, comme je pense pour la plupart d’entre nous, les « premiers » et les « champions » ce sont les autres. Il tire ainsi les fils, même les plus petits, qui tissent notre société, depuis l’école jusqu’à la cour des grands, celle qui depuis la nuit des temps conduit irrémédiablement à chercher la reconnaissance des autres. Une cible commune : le faible, qui sera le sujet de moquerie, le souffre-douleur du « groupe » qui se liera à partir de ce point commun.

Comme une forme de testament, ou d’acte sans retour en arrière possible, il casse chaque sphère fragile qui le rattachait à ses « rôles » auprès des autres.

Le livre n’est pas triste ou déprimant, il est drôle parfois et mélancolique. Sentiment que je défends profondément car il est magnifique à explorer (surtout quand on en est sorti), il est précieux pour la créativité et pour l’art. Seulement notre société s’est empressée d’étiqueter la mélancolie comme un état pré-dépression, à « bloquer » aux anti-dépresseurs. Au contraire, comme le malheur donne sa saveur au bonheur, la mélancolie selon moi est l’ingrédient nécessaire pour que l’âme humaine exprime la beauté du monde dans sa réalité froide et mathématique.

Mais concernant le livre, pour moi, l’oeuvre est brillante car elle permet d’affiner des pistes dans la quête de la réponse à « Qui je suis ». Car la certitude d’être n’est plus bonne à démontrer, car l’ego prend le pas sur le fait qu’exister c’est être populaire à un instant T au milieu d’autres inconnus (même en faisant des vidéos bidons).

Lorsque Cioran est drôle de cynisme en parlant de la mort et du suicide comme des copines, Hirano apporte une lumière rassurante aux propres méandres de nos interrogations « normales » mais profondes.

Peut-être pas une lecture destinée à tout le monde, je serai surprise cependant que personne n’ait emprunté l’un de ces chemins du doute et de la destruction pour trouver l’apaisement.

A lire :

La dernière métamorphose Hirano Keiichirô, 8 euros.

La Dernière Métamorphose et Compléter les Blancs, Hirano Keiichirô

 

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