Ce livre fait partie des lectures qui sont destinées à des initiés des « pensées en scoubidou » : des phrases très intenses, très denses, qui méritent souvent relecture pour être certain de suivre la pensée tout du long.
En lettres, quand j’ai découvert la philosophie, j’ai eu la chance (et désespoir de mes camarades) d’avoir un professeur spécialiste de Hegel dès la terminale. Hegel, parmi d’autres, sont ces philosophes qui ont décomposé les mots, les idées et les pensées dans le plus pur dénuement, ce qui implique de décomposer des pensées par des phrases interminables, et des raisonnements en 6 ou 7 parties dans une même phrase, bourrée d’incises…

Je voudrais parler du livre de Michel Foucault et réussir à l’expliquer simplement alors qu’il est proportionnellement aussi ardu que pur.

J’ai trouvé une critique parfaite sur Lelitteraire.com qui survole parfaitement le sujet du livre et sa finalité pour l’expliquer dont voici un passage qui vous donnera un aperçu :

L’auteur de L’Histoire de la folie à l’âge classique

a com­pris ce qu’il y avait à tirer d’une pen­sée sus­cep­tible de com­plé­ter sa propre archéo­lo­gie du savoir. Mau­rice Blan­chot est celui qui ouvre sur la béance du sujet et une dis­pa­ri­tion non seule­ment des humi­liés dans les trous de la société mais des errants humains au sein d’eux-mêmes. Blan­chot comme Beckett vont « ensei­gner » à Fou­cault com­ment l’effacement du « qui je suis » et du « si je suis » crée l’apparition du lan­gage dans le moi perdu. Blan­chot le théo­rise, Beckett le scé­na­rise. Et Fou­cault écrit : « Voilà que nous nous trou­vons devant une béance qui long­temps nous est demeu­rée invi­sible : l’être du lan­gage n’apparaît pour lui-même que dans la dis­pa­ri­tion du sujet ».

Je ne vais pas parlé du livre dans sa globalité, car ce que j’ai aimé dans cette lecture relève plus de l’effet de certains passages à ce moment de ma vie, que d’en faire la critique – dont j’en serai incapable, je l’assume sans rougir.

J’en profite pour vous illustrer cet univers de « penser la pensée » par cet exemple.

J’avais écris en premier lieu – dont je n’en serai pas capable, je l’assume sans rougir. Mais cette assertion n’est pas juste par rapport à ce que je veux vraiment dire.
J’opte pour l’affirmative – dont j’en serai incapable, je l’assume sans rougir.

Il y a une notion de ne pas être quand on emploie la négation, et je suis d’abord, dans l’incapacité de faire la critique de ce livre. Il y a une nuance intime à préférer dire cela plutôt que me nier dans la capacité à faire les choses.

Et le livre commence en disant quelque chose de proche :

Au moment où je prononce tout uniment « je parle », je ne suis menacé d’aucun de ces périls (ndlr : la compromission du contenu parlé par celui qui parle) ; et les deux propositions qui se cachent dans ce seul énoncé « je parle » et « je dis que je parle » ne se compromettent nullement.

Si je vous ai perdu, c’est qu’on commence bien à être dans le « décortiquage » des pensées qui sont intimement lié à l’être, à la personne, et aux mots choisies pour exprimer nos pensées internes.

Au quotidien, on sait que quand on dit « je parle », on « dit qu’on parle » (du même niveau que je pense donc je suis), et pour nous tous, il n’y a AUCUNE raison au monde pour expliquer ce qu’on est en train de faire, puisqu’on le fait dans un autre but : transmettre quelque chose en nous à l’extérieur dans un contexte et à un tiers.

Foucault décline à partir de là pourquoi le langage naît et meurt dans le vide à l’extérieur de nous, comme une aspiration de notre propre vide qui veut se remplir dans l’opportunité du vide « au dehors » (d’où le titre).

La littérature, ce n’est pas le langage se rapprochant de soi jusqu’au point de sa brûlante manifestation, c’est le langage se mettant au plus loin de lui-même, et si en cette mise « hors de soi », il dévoile son être propre, cette clarté soudaine révèle un écart plutôt qu’un repli, une dispersion plutôt qu’un retour des signes sur eux-mêmes.

Tout discours purement réflexif risque en effet de reconduire l’expérience du dehors à la dimension de l’intériorité ; invinciblement la réflexion tend à la rapatrier du côté de la conscience et à la développer dans une description du vécu où le « dehors » serait esquissé comme expérience du corps, de l’espace, des limites du vouloir, de la présence ineffaçable d’autrui.

(…)

De là, la nécessité de convertir le langage réflexif. Il doit être tourné non pas vers une confirmation intérieure, – vers une sorte de certitude centrale d’où il ne pourrait plus être délogé – mais vers une extrémité où il lui faut toujours se contester : parvenu au bord de lui-même, il ne voit pas surgir la positivité qui le contredit, mais le vide dans lequel il va s’effacer ; et vers ce vide il doit aller, en acceptant de se dénouer dans la rumeur, dans l’immédiate négation de ce qu’il dit, dans un silence qui n’est pas l’intimité d’un secret mais le pur dehors où les mots se déroulent indéfiniment.

(…)

Pas de réflexion mais l’oubli ; pas de contradiction mais la contestation qui efface ; pas de réconciliation mais le ressassement ; pas d’esprit à la conquête laborieuse de son unité, mais l’érosion indéfinie du dehors ; pas de vérité s’illuminant enfin, mais le ruissellement et la détresse d’un langage qui a toujours déjà commencé.

Au fil des chapitres, il écrit, à propos de l’attirance, quelque chose qui me semble être la chose la plus vraie que j’ai eu l’occasion de lire depuis longtemps…

Je me permets à nouveau de citer ce passage qui m’a « remplie », sans avoir conscience avant de la lire que cette définition me manquait :

L’attirance, telle que l’entend Blanchot, ne prend appui sur aucun charme, ne rompt aucune solitude, ne fonde aucune communication positive. Être attiré, ce n’est pas être invité par l’attrait de l’extérieur, c’est plutôt éprouver dans le vide et le dénuement, la présence du dehors, et lié à cette présence, le fait qu’on est irrémédiablement hors du dehors. Loin d’appeler l’intériorité à se rapprocher d’une autre, l’attirance manifeste impérieusement que le dehors est là, ouvert sans intimité, sans protection ni retenue ; mais qu’à cette ouverture même, il n’est pas possible d’avoir accès, car le dehors ne livre jamais son essence ; il ne peut pas s’offrir comme une présence positive – chose illuminée de l’intérieur par la certitude de sa propre existence – mais seulement comme l’absence qui se retire au plus loin d’elle-même et se creuse dans le signe qu’elle fait pour qu’on avance vers elle comme s’il était possible de la rejoindre.

(…)

Merveilleuse simplicité de l’ouverture, l’attirance n’a rien à offrir que le vide qui s’ouvre indéfiniment sous les pas de celui qui est attiré, que l’indifférence qui le reçoit comme s’il n’était pas là, que le mutisme trop insistant pour qu’on lui résiste, trop équivoque pour qu’on puisse le déchiffrer et lui donner une interprétation définitive, – rien d’autre à offrir que le geste d’une femme à la fenêtre, une porte qui bâille, les sourires d’un gardien sur un seuil illicite, un regard voué à la mort.

Il parle ensuite des chants des sirènes, du compagnon, et les dernières pages sont magiques pour moi :

En chacun de ses mots, le langage se dirige bien vers des contenus qui lui sont préalables ; mais en son être même et pourvu qu’il se retienne au plus près de son être, il ne se déploie que dans la pureté de l’attente.
L’attente, elle, n’est dirigée vers rien : car l’objet qui viendrait la combler ne pourrait que l’effacer.

L’attente (…), ce qui la recueille, ce n’est pas la mémoire, c’est l’oubli.

Le langage n’est ni la vérité ni le temps, ni l’éternité ni l’homme, mais la forme toujours défaite du dehors ; il fait communiquer, ou plutôt laisse voir dans l’éclair de leur oscillation indéfinie, l’origine et la mort, – leur contact d’un instant maintenu dans un espace démesuré.

Le langage et le « dehors » (…) basculent aussitôt l’un dans l’autre ; l’origine a la transparence de ce qui n’a pas de fin ; la mort ouvre indéfiniment sur la répétition du commencement.

« Mais si le langage se dévoile comme transparence réciproque de l’origine et de la mort, il n’est pas une existence qui, dans la seule affirmation du « Je parle », ne reçoive la promesse menaçante de sa propre disparition, de sa future apparition.

L’excellente critique de Jean-Paul Gavard-perret ici.

Et si vous n’avez pas ressenti la chose, moi je vois encore dans ces mots un beau parallèle à l’amour, comme un voile transparent pour parler de cette chose qui ne s’éteint dans aucune définition, aucune histoire, aucune romance. L’amour vit et meurt dans la permanence d’être ressenti et exprimé par un « Je t’aime ».

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