Les Librairies et le moderne métier de vendeur d’histoires (Les Contes de Skuld) °3

(Les Contes de Skuld rassemblent des nouvelles d’anticipation et de science-fiction : comment le monde va-t-il évoluer ? Que mangerons-nous en 2040, que penserons-nous en 2030, que désirerons-nous en 2060 ?
Afin de tracer les contours de ce qui nous attend – à condition de suivre les évolutions actuelles, ou bien de les dépasser – voici comment j’imagine les 10, 20, 30 et plus, prochaines années.)

Les librairies ne seront pas mortes bien au contraire : elles seront le lieu chéri pour se plonger dans des histoires et celles-ci seront immersives et inoubliables. Voici comment :

 

Les Librairies

 

Les librairies en 2049 existent toujours et sont même très populaires. Les gens n’ont jamais cessé d’apprécier d’avoir des objets en main pour s’évader. Même si les outils et les accessoires se sont diversifiés (écrans de main qui se logent dans la paume, oreillettes, lunettes AR, etc) il y en a au moins 2 dans tous les foyers. Quelque chose de nostalgique et conservateur est resté dans l’objet, et se rendre en librairie pour acheter un livre fait partie d’un plaisir simple qui s’est renforcé. Même si le “livre” s’est enrichi avec des technologies de pointe, sa symbolique est restée intacte. Désormais on collectionne les histoires, et les bibliothèques personnelles ressemblent à de petits cabinets de curiosités.

 

Klim est libraire. Il patiente sur le trottoir, attendant le loop*(moyen de transport ultra rapide, comparable aux trains de banlieues pour rejoindre les quatres coins du monde, utilisant le système de Maglev). Il ne va pas très loin, mais il a du courrier en retard et préfère consacrer 6 minutes pour se mettre à jour, tout en se rendant au Fruggle* (monde immersif dédié à la culture). Tous les lundis matin, il se rend dans cet espace réel et réalinaire* (un réel augmenté, des rêves vécus dans la réalité) qui concentre la culture. Il s’agit d’un quartier où s’alignent les hangars, dans lesquels on peut se plonger dans des reportages, des émissions, des musées, des écoles, des livres et toutes formes de contenus. Les libraires achètent des droits ou des licences pour vendre le contenu directement sur tablettes, livres augmentés ou des cartouches personnalisables à insérer dans les casques. Le public peut aussi se rendre là-bas et expérimenter toutes sortes de contenus gratuitement, ou presque (les fournisseurs apprécient toujours un commentaire ou une vidéo publiée sur Isthmia* (la plateforme sociale de distraction et de réseautage).

Alors que 20 ans plutôt, le métier de libraire semblait en perdition à cause de la prolifération des contenus numériques, il y eut un glissement assez naturel dès que le public est devenu un fournisseur de contenu individuel (vidéos, photos, stories, blogs, animations, etc) : il y a eu le besoin manifeste de conserver des traces matérielles du contenu publié en ligne. L’explosion des plateformes de news et des applications de publications a fini par noyer les médias traditionnels – presse et radio – plongeant le public dans un flot de contenus en direct incontrôlable et angoissant. Il devenait compliqué de distinguer le vrai du faux, le marketing du journalisme, la science des rumeurs apocalyptiques et des contenus New Age. Tant et si bien que les libraires ont commencé à imprimer le web : éditorialisant les publications digitales et les vendant sous format matériel dans leurs enseignes. C’est en Angleterre que le phénomène est né. La maison d’Edition Penguin a commencé à développer des objets design comme dérivés des livres avec pour objectif de diversifier et reconstruire des habitudes de lecture. Le succès a été immédiat mais progressif. Au fil des années, les maisons d’éditions se sont multipliées et ont toutes ouvert leur librairie de briques et de ciment, chacune proposant des contenus du web triés pour leur qualité ou simplement pour la nécessité d’en conserver une trace concrète, une archive matérielle.

Klim a 43 ans, les cheveux poivre et sel, volontairement coupés et coiffés pour entourer son visage et l’émanciper d’une allure sexuée. Non pas qu’il s’agisse d’une mode, mais parce que depuis les années 2030, tout le monde cherche à avoir une apparence sobre. Passé les années 2020 où les gens cherchaient à échapper à la reconnaissance faciale sauvage que les villes pratiquaient à leur insu, la tendance a doucement glissé vers un mode de vie dans le réel très sobre. Les accessoires technologiques complètent les tenues mais l’excentricité n’est plus ostentatoire, elle est individuelle, personnelle, intérieure mais cependant partagée dans d’autres dimensions virtuelles. La vie dans le monde réel n’est plus la réalité de base : les différentes dimensions dans lesquelles vivent les gens permettent d’exister sous différents traits. Nous ne sommes plus des individus avec une destinée, un métier, une famille, un groupe : nous sommes pluriels et d’une certaine manière plus complexes. Tout le monde parvient à s’approcher du Yuan Bei* (le sentiment complet et total d’accomplissement) grâce aux différentes couches sociales accessibles dans les différentes couches de vie.

Klim ce matin là vient récupérer les derniers contenus publiés d’Eschata, une kenopsia* au Nord de l’Europe, dans laquelle les gens vivent 3 années d’hiver, avec quelques heures de lumières par jour : il est rare que les gens fassent 2 saisons et c’est pour cette raison que le public est friand des actualités qui s’y passent. Les aventures qui se déroulent dans les Kenopsias sont préalablement pensées pour les rendre attractives. Comme dans toutes les villes, il y a les services de santé, de sécurité, d’enseignement, les industries qui permettent de faire tourner la ville, et les lieux d’activités pour le divertissement des habitants et des gens du monde entier qui servent d’émissions-réalité.

Il peut trouver le contenu publié à Eschata un peu partout, mais son travail est de trouver les contenus les plus intéressants et les plus originaux de façon à séduire le public. Jusqu’à maintenant il avait fait le choix de suivre toute une famille : Maria la mère, Liu le mari, Shiane leur fille de 12 ans, Filim le fils de 9 ans de Liu et une autre femme, et Eglantia la mère de Maria. Il est très commun que les familles soient constituées de plusieurs générations ou de plusieurs degrés de parenté. Pour Klim, c’était le groupe parfait d’individus puisqu’il pouvait conjuguer différents points de vue et surtout nourrir la curiosité des lecteurs avec de multiples relations que chaque membre pouvait tisser.

Chaque semaine, il peut acquérir et éditer du nouveau contenu qu’il ajoute ainsi sous format d’épisodes. Défier Eschata, c’est le titre qu’il a choisi il y a 3 ans quand il a décidé d’éditer un livre sur la kenopsia, et c’est un de ses best-seller. Le livre, tel qu’il se consomme en 2049, a la taille d’un petit cahier. A l’intérieur de celui-ci, il y a 4 parties : la couverture de protection devant et derrière, la première partie à l’intérieur est un écran souple sur lequel on peut avoir une description factuelle du lieu de l’action (géographie, histoire, faits marquants, tarifs de voyage, coût moyen de la vie, etc), la 2ème partie est un autre écran souple qui diffuse un flux d’actualité très généraliste, la 3ème et la 4ème est un récit sans fin, ici, des aventures de la famille. Cette dernière partie du livre permet d’avoir une surface plus importante pour le contenu qui peut se consommer de plusieurs manières : en lecture de texte – propsoculique ou audio – en visionnage vidéo ou en kinesthésie. Le contenu kinesthésique est bien sûr l’option la plus chère de l’ouvrage puisqu’elle implique une connexion au ressenti des personnes dans les lieux et quelques accessoires à connecter au livre sont nécessaires en plus. Lorsque quelqu’un achète un livre, chaque page lue est imprimée réellement sur de nanoscopiques surfaces en métal au centre d’impression le plus proche, elles y sont entreposées dans de minuscules tiroirs et archivées. Ces plaques conservent une version exhaustive du contenu publié en live, mais le libraire est propriétaire du livre, non les personnes qui ont publié le contenu du livre. Les libraires peuvent maintenir leur activité grâce à la consommation du contenu qui est contrôlé par le centre d’impression, tandis que la vente des livres – les supports des histoires qu’ils éditent – génère un revenu direct qu’ils utilisent pour améliorer l’expérience de lecture. Le temps de lecture alimente leur classement en matière de popularité et le reste permet d’enrichir leur offre.

Autrement dit, la performance des livres dépend de la qualité du libraire à publier des histoires qui fascinent les foules. Le temps de lecture cumulé par tous les lecteurs joue en faveur du libraire qui n’a donc pas à s’inquiéter que les supports achetés soient prêtés à d’autres. Donc plus le support d’expérience de lecture est performant et immersif, et le contenu captivant, plus les libraires augmentent leur notoriété, peuvent toucher le public mondoyen* (globalisé) et ainsi apporter une valeur ajoutée au monde. Le libraire est un curateur dont la culture, la curiosité et l’intuition sont affûtées : tout le monde ne peut pas s’improviser libraire.

Klim a été longtemps un malwar*, ces personnes contre la mécanique mondoyenne, cherchant à tout prix à hacker le système, à réveiller les gens pour qu’ils s’émancipent du monde ultra-connecté. C’est finalement en devenant libraire qu’il est parvenu à trouver une forme d’équilibre entre cet esprit rebelle et l’aspiration à être libre.

Il descend la longue rue Bertic d’un pas sûr, sans jeter un oeil aux hangars qui la flanquent. Il bifurque une fois à droite, traverse une petite place arborée où des gens « bouquinent » outillés, et entre dans une sorte de garage à la devanture en bois banc. Une petite plaque se trouve à l’entrée, avec un J en typographie Jotunheim* (proche de Fraktur*).

Le garage est en fait un grand espace sur 2 étages, le propriétaire est un vieux hacker qui s’est fait la spécialité de faire la curation des contenus sur Jotunheim. Klim, comme d’autres, viennent lui parler du projet d’édition qu’ils ont, et il se charge de fournir le contenu ciblé pour ses clients.
Klim vient chercher du contenu publié depuis Eschata, de façon à pouvoir obtenir des informations extérieures à celles de la famille qu’il suit déjà via différents canaux. 
Richark est au second étage, il émet un sifflement pour que Klim l’aperçoive et il lui fait signe de monter. Après un rapide échange de banalités, il lui tend une tablette sur laquelle il balaye et tapote du doigt pour lui ouvrir un répertoire.

– Il y a du nouveau sur la rumeur de triche, glisse-t-il tout en parcourant des yeux un autre écran.

– Genre ? La gamine continue à élaborer un plan pour se barrer de là-bas ? demande Klim en ouvrant les différents dossiers.

– Tu sais que son kosmine*(objet ou bijou qui répond et remplit les besoins émotionnels) pour la kinesthésie, ben visiblement elle a trouvé le moyen de bloquer ses donnés. Je sais pas si elle va se barrer ou pas, mais en attendant elle semble cacher quelque chose, répond Richark tout en continuant son travail sur l’autre écran.

Klim regarde les vidéos, les posts et s’enfonce dans les contenus contextualisés, survolant les publications de ses protagonistes. Il ajoute différents filtres pour inspecter tout le nouveau contenu, susceptible de l’intéresser.

– Ha ok, les élus ont lancé une nouvelle mission… Mmmm, ils proposent des espaces pour des cabanes, à construire en groupe… Ok, ils font comme à Montréal quoi. En même temps, il y a toujours des complications quand il s’agit de faire des missions en petits groupes…. Ha, la gamine a fait foirer sa mission… 

Klim s’assoit plongé dans les images et les commentaires qu’il trouve. 10 minutes plus tard, il se lève, tend la tablette à Richark :

– Ok, je prends les contenus du groupe de mission de la fille et les commentaires, j’ai pas eu le temps de tout lire, mais c’est bien, ça sent qu’elle prépare un truc.

Richark procède donc au transfert, établit la facture et met tout à jour.
Klim est venu pour autre chose en vérité.

– Bon, la kinesthésie je pense que c’est en train de s’essouffler, et ce sera de plus en plus fréquent que les gens bloquent leur kosmine parce qu’ils ne gèrent plus leur émotions. Tu connais quelqu’un qui fait dans l’haptique* par hasard ? Les pompes VR et les émotissus* (matières intelligentes et prédictives) c’est une valeur sûre pour le business.

Richark, les yeux toujours vissés sur son écran à ranger des contenus dans des répertoires, acquiesce, sans bouger. Un peu bourru, Klim a l’habitude de laisser Richark faire les choses comme il décide de les faire.

Quelques minutes plus tard, il se lève, passe devant Klim pour lui tendre un gant.

– Ha non, pas un gant, je veux un truc un peu mieux, ou un ensemble de matos si tu veux, mais…

Richark garde la main tendue avec le gant, lui faisant comprendre qu’il doit le prendre.

– La nana fait d’autres choses, mais déjà, mets le gant, tu vas voir, c’est balèze ce qu’elle arrive à faire… juste je te trouve un bouquin déjà connecté pour que tu voies.

Klim met le gant, assez fin, sur lequel il y a différentes coques pour chaque phalange, dessus, dessous et entre les doigts, chose qu’il voit pour la première fois. D’un coup, il sent une pression, de la lourdeur et une sensation froide de métal. Il lève les yeux vers Richark qui tient un livre ouvert et qui regarde ses réactions.
Klim, assez éberlué, le regarde et commence à lui demander s’il s’agit d’une histoire de chevalier. Sans répondre, Richark lève un sourcil, suggérant qu’il savait que ce qui lui proposait pouvait l’intéresser.

Klim voit sa main se refermer fermement et donner des coups d’avant en arrière, il sent une pression sur le poignet, puis ses doigts se referment et sa main se balance doucement d’avant en arrière tout en restant fermée comme tenant quelque chose.

– Alors l’histoire t’intéresse ?  dit Richark avec un léger pincement de la bouche ne feintant pas une pointe de satisfaction.

– Vas-y c’est quoi ?

– Excalibur, tout simplement, dit-il en fermant le livre, le visage à nouveau fermé.

Klim comprend le potentiel du matériel et lui demande les coordonnées de la fille en question. Il ressort quelques minutes plus tard, se dirigeant désormais vers un entrepôt assez bruyant 200 mètre plus loin.

Le Tantrum, c’est un lieu où les jeunes, en mode passe-temps, pistent les profils sur Taoui* (plateforme pour son profil professionnel sur laquelle on crée aussi les jeux et les mondes immersifs pour les vendre) un peu humoristiques et décalés sur des moments de vie. Au Tantrum, c’est un peu le supermarché des contenus faciles pour tous publics. Pour Klim, c’est un peu le matelas de sûreté de sa librairie : il vend des écrans de paume, qui n’ont pas une grande durée de vie, qui permettent de lire des petites BD, des petites chroniques de vie et ces contenus sont très populaires et pas chers. Il s’arrête près d’un rayon et regarde les dernières nouveautés : “Petits trajets en loop”, “Travailler chez les Papous sous héliotropine” (un exaltatif*), “Falbala apprend à coudre en Laponie”, etc.

Même si ce sont des contenus assez pauvres à son goût, le fait qu’ils soient faciles à consommer et souvent drôles assurent leur succès, en particulier quand les gens font le déplacement pour venir dans sa librairie, le contenu consommé reste profitable pour lui, même si l’écran de paume n’est pas acheté, le temps de lecture est comptabilisé. Et puis il doit satisfaire tous les publics !

Il ressort une fois la commande faite pour une dizaine de petits contenus et s’apprête à se rendre chez le contact de Richark. Soudain il pile et fait demi-tour. Il s’est rappelé qu’il y avait une histoire de cabane au Canada qu’il voulait absolument obtenir, mais dont les droits de publication jusqu’à présent n’étaient toujours pas disponibles. Il entre dans le premier hangar de contenus généralistes pour demander si « La Cabane », est disponible. Le contenu est tellement attendu qu’il n’y a pas besoin de donner plus de détails. Même s’il ne sera pas le seul à proposer l’histoire dans sa librairie, l’aventure se passe dans une zone Mu-ette* (zone du monde non connectée, sauvage) avec seulement un petit groupe d’individus : autrement dit, il n’y a aucun travail de curation ou de compilation de contenus, mais en attendant peu de personnes savent vraiment ce qui se passe car la connexion est extrêmement mauvaise et le flux est discontinu. La jeune fille qui l’a accueilli lui dit que le contenu est arrivé mais qu’il y a des mises à jour d’informations pour la première partie. En effet, comme il s’agit d’une zone Mu-ette, les informations descriptives de l’endroit sont un peu plus longues à compiler et vérifier.

– Je pense que vous pouvez repasser en fin d’après-midi et ce sera disponible, lui dit-elle en gardant le regard rivé sur son écran.

Il pourra toujours revenir en loop s’il n’est pas occupé à autre chose pense-t-il. Il la remercie et s’en va sans que leur regard ne se soit croisé une fois.
Il est normal que les gens ne se regardent pas et montrent assez peu de courtoisie les uns envers les autres. Les écrans et les différentes dimensions sont tellement prenants intellectuellement que croiser de vrais regards est devenu assez épuisant, voire un peu gênant. Les gens communiquent mieux que jamais de différentes manières, mais démontrent plus d’engagement dans l’action, la réaction que dans le pur échange basique : un regard à soutenir devient lourd sans technologie pour décrypter et se protéger de l’autre.

Klim appuie longuement sur l’adresse que Richark lui a donné : préretraite.croiser.jonquille.

L’API What3Words est désormais l’usage le plus simple pour fournir une adresse. En effet, en  attribuant à chaque carré de 3m dans le monde une adresse unique de 3 mots qui ne changera jamais, la précision et la simplicité a naturellement conduit à l’adoption générale du service. Par défaut, son mobile indique les directions à suivre sur son écran qui lui signifie par des vibrations codées en morse, droite, gauche, tout droit ( – . . . – . – – – . . – .  , alternance de vibrations longues et brèves).

Quelques minutes plus tard, il se trouve devant une allée de containers multicolores. Sans prêter attention aux indications de son mobile, il se dirige vers un container jaune pour demander où trouver la fournisseuse. Une fille est assise sur une sorte de transat dehors avec un casque entourant sa tête. Elle a les cheveux orange, probablement un reste de teinture rouge à une certaine époque, mais de toute évidence pas naturels. Il semble qu’elle est en plein réalinaire puisqu’elle bouge légèrement la tête et marmonne. Comme il s’approche, elle semble sortir de ce qu’elle était en train de faire, certainement alertée qu’il se tenait désormais près d’elle.

– Bonjour, je viens de la part de Richark qui m’a donné les coordonnées d’ici, dit Klim en regardant tout autour de lui. J’ai testé un gant chez lui et je suis intéressé.

– Oui, vous savez déjà quel projet vous souhaitez faire ? fait-elle en glissant le casque autour d’un attache à sa salopette.

– Je ne connais pas cet endroit en fait. J’ai déjà des casques, des gants, des chaussures pour des bouquins, mais je voudrais quelque chose de plus performant. Enfin, ce que j’ai essayé tout à l’heure est vraiment remarquable, j’ai même pas eu besoin d’avoir le livre sous les yeux pour savoir dans quel type d’histoire je me trouvais.

– Ok. Moi c’est Leeze, je suis mécanicienne de formation et je me suis implantée ici – elle montre 5 containers – pour développer des kosmines, quelques émotissus à la marge pour des commandes très spécifiques. Le gant en l’occurrence est un prototype que j’ai fait il y a quelques temps et je l’ai laissé à Richark pour qu’il puisse le faire tester et inviter les gens à venir jusqu’ici, explique-t-elle.

– Je me disais que c’était intéressant pour reprendre des classiques : j’essaie de renouveler les expériences de lecture pour des vieux bouquins. J’aurais besoin d’un complément haptique pour le Comte de Monte-Cristo

Elle hoche la tête et le laisse poursuivre.

– Et je voudrais savoir s’il est possible de faire quelque chose d’intéressant avec le Soleil des Scorta ou Colomba.

Monte-Cristo c’est tout de même pas mal de développement, mais grosso modo c’est le volume de l’ouvrage qui sera le plus gros du travail, une fois qu’on a bien saisi et rendu l’époque et le contexte, on déroule l’histoire et on gèrera ensemble le timing et les pauses. Pour le Soleil des Scorta, j’ai pas la référence et Colomba, il y a déjà eu beaucoup de films, donc faudra peut-être qu’on travaille ensemble pour un rendu un peu différent… enfin à discuter.

– Ok, ça se passe comment du coup ? demande-t-il, comme si la technologie était une découverte pour sonder et en savoir plus sur la valeur ajoutée de ses kosmines.

Elle ne sourcille pas et lui explique qu’elle s’efforce de travailler de manière artisanale, qu’elle prend soin de créer des objets plein de sens tout en l’invitant à la suivre vers un container bleu, traversant la rue par laquelle il venait d’arriver.

Elle tire la lourde porte qui cache un vaste espace que Klim caractériserait comme un mix d’outillage de garage, le rayonnage d’une quincaillerie et l’organisation d’un atelier de joaillerie.
Elle l’emmène sur la droite où se trouvent quelques modèles de kosmines et une pile de livres associés rangés pour chacun des objets.

– Comme pour n’importe quel kosmine, on peut charger des histoires différentes, mais je reste généralement dans une certaine cohérence : soit on se trouve dans la peau d’un homme, d’une femme sinon d’un animal ou autre ; soit on reste dans une même époque ou contexte : c’est juste une question de qualité d’expérience, explique-t-elle.

Elle continue d’avancer, présentant différentes combinaisons d’objets.

Klim jette un oeil aux oeuvres rangées près de chaque objet correspondant , et effectivement, les kosmines se distinguent par époque ou par protagoniste. Aussi évident que cela puisse paraître, il n’avait jamais pensé au stylisme du kosmine. Il cherchait plutôt l’objet le plus léger ou le plus discret, alors que finalement, il se trouve attiré par une longue manchette qui couvre tout le bras et entoure le cou.

– Et ça, c’est un modèle qui sert quoi ? demande-t-il.

– Celui-ci c’est la 3ème version que j’ai faite pour Pixar, et j’ai décliné une autre version pour National Geographic. C’est principalement pour améliorer les expériences en altitude, les conditions extrêmes, et les étreintes ou les contacts physiques.

Klim est assez impressionné car il ne doute pas une seconde de la qualité des kosmines qu’elle produit, vu le soin qu’elle porte aux détails.

– Finalement, l’objet intensifie l’émotion de lecture et c’est l’immersion mentale qui rend l’expérience haptique très réelle, commente-t-il cherchant à se rendre sympathique auprès de Leeze.

– C’est ainsi que je vois l’usage oui. Je ne dis pas que les autres produits sont moins bien, je pense juste qu’il y a des ambiances ou des émotions parfaitement décrites qui portent l’histoire au-delà mêmes des événements. Là où mon travail se différencie c’est que je laisse l’histoire et le lecteur s’immerger mentalement dans l’histoire, quitte à ne pas générer des sensations trop appuyées pour des actions ou des événements : les gens peuvent parfaitement se figurer eux-mêmes. Donc par exemple pour Mérimée, je pense qu’il y a un travail intéressant à faire sur l’environnement corse, et le sentiment de vengeance et le déchirement intérieur. Là comme ça, moi je t’orienterai plutôt sur un col haut, un plastron léger et des pastilles à mettre en bouche.

Il fait la moue et fronce légèrement les sourcils.

– Mmm, des exaltatifs* (moyen de décupler, atténuer ou contrôler ses émotions) c’est délicat pour les jeunes publics, répond-il en secouant la tête.

– Non, non c’est un kosmine, attends… Elle se tourne et se dirige vers une vitrine réfrigérée.

Elle ouvre une vitre dans laquelle se trouve des piluliers. Elle en saisit un rectangle et un rond.

– Alors ici tu as des billes de piercing de langue. Lorsque tu le portes, mettons quotidiennement, c’est un bijou standard si tu le souhaites, ou alors tu peux le synchroniser avec le bouquin et il va diffuser une saveur amère, assécher légèrement la bouche, ou faire passer les saveurs enregistrées. Je l’utilise pour les bouquins de cuisine ou les bouquins de développement personnel. C’est une techno basée sur la synesthésie et les ondes. Le bijou va émettre des ondes qui vont agir sur une partie du système sympathique et vont activer des réactions physiques. Et ces ondes génèrent des associations mentales et des souvenirs sensoriels. Il y a des réglages à faire  au moment de la pause du bijou mais pour l’instant cela fonctionne correctement. On a développé 2 univers.

– J’ai pas de piercing de langue, fait-il désolé mais à regret, piqué de curiosité.

Elle ouvre le pilulier rectangulaire qui contient 4 compartiments de couleurs , elle lui montre une sorte de timbre transparent très fin qu’elle lui propose de poser sur sa langue ou de coller à l’intérieur de sa joue.

– Là tu vas avoir une légère odeur…

Elle jette un oeil sur l’étiquette du pilulier pour vérifier la thématique.

– Carmélite… Donc ici, l’idée c’est de retrouver l’ambiance humide des couvents, des églises, des cloîtres, des cryptes, etc. Tu vas retrouver une odeur d’humidité et normalement tu as un substitut d’immersion dans un endroit silencieux, religieux, sombre… On l’utilise pour les visites de monuments historiques principalement, mais ça peut totalement se vendre avec un bouquin. Je pense que pour le château d’If de Monte-Cristo, ça peut faire le job. Et tu peux très bien avoir le maquis corse, les bars cubains, les boudoirs, la plage… 

Klim colle la mince feuille dans le coin de sa joue et quasi instantanément ne le sent déjà plus. Effectivement monte progressivement une odeur dans son nez et une sensation sur ses joues qui parvient à lui donner une réelle impression physique de se trouver dans un cloître.

– J’aime beaucoup l’idée, fait-il assez satisfait et agréablement conquis. Et tu as combien de personnes qui travaillent avec toi ?

– Nous sommes une petite dizaine ici avec une spécialité chacun, et si besoin on travaille avec d’autres spécialistes. D’ailleurs si on est amenés à travailler sur un projet, on se réunit tous plusieurs fois en cours d’élaboration pour vérifier que nous sommes tous bien d’accord sur ce qu’on souhaite et ce qu’on créer. Actuellement nous avons 6 clients réguliers qui nous font confiance et qui nous briefent sur ce qu’ils veulent et nous ne nous voyons qu’au début et à la fin de la réalisation.

Klim continue à discuter et à tester les différents kosmines qu’elle a avant de demander ses tarifs.

– Je prends 15% sur les kosmines que tu vends plus le tarif de base pour la réalisation du premier. Après si on travaille de manière régulière, on peut établir un autre pourcentage sur des commandes plus importantes avec un contrat sur limite de temps.

Ils continuent de bavarder, et Klim, comme un enfant, teste chaque kosmine, imaginant déjà comment adapter les livres qu’il a déjà. Klim trouve le deal honnête sachant que la qualité des expériences promet d’élever son offre générale. Il a déjà en tête d’exploiter les livres de cuisine et de remettre à la mode la réalisation de recette.

Le temps est passé vite, c’est déjà le milieu de l’après-midi. Il ne repart pas tout de suite du Fruggle. Il retourne sur ses pas pour se poser sur la petite place arborée. Il y a plus de monde que ce matin, mais comme tout le monde porte un casque et vit sa lecture dans son monde, l’endroit reste relativement calme. Il s’assoit près de l’arbre, repensant au fait que les kosmines de Leeze pourraient peut-être permettre au gens de revenir aux premières expériences de lecture, appréciant les mots choisis, acceptant la temporalité de la lecture telle qu’elle est réellement, et se déconnecter davantage des différents mondes actuels. Une incroyable vague de bien-être l’envahit, comme si l’évidence lui était apparue. Cet interstice de simplicité dans lequel la lecture originelle pourrait être sublimée par le lecteur lui-même.

°0 Lexique des contes de Skuld
°1 Jeux d’identité
°2 Kenopsia et villes-thèmes
°3 Les Librairies ou le moderne métier de vendeur d’Histoires
°4 Soins et Beauté en 2049
°5 Alimentation et plaisirs sensoriels futurs.
°6 Société en 2049 et citoyenneté moderne
°7 Ville, Urbanisme et déplacements en 2049
°8 La Matrice, l’apogée de l’ère de l’Hypothèse 
°9 L’épisode de La Cabane
°10 Famille, mémoire et héritage en 2049

 

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