Soins et beauté en 2049 (Les Contes de Skuld) °4

(Les Contes de Skuld rassemblent des nouvelles d’anticipation et de science-fiction : comment le monde va-t-il évoluer ? Que mangerons-nous en 2040, que penserons-nous en 2030, que désirerons-nous en 2060 ?
Afin de tracer les contours de ce qui nous attend – à condition de suivre les évolutions actuelles, ou bien de les dépasser – voici comment j’imagine les 10, 20, 30 et plus, prochaines années.) Voici la suite de l’histoire qui commence avec Les Librairies ou le moderne métier de vendeur d’Histoires.

Et si notre corps devenait un outil encore plus puissant avec une technologie qui nous permet de nous rapprocher de lui plus que jamais ? Les soins de santé, d’hygiène et de beauté verront certainement une évolution majeure. Avec une technologie embarquée en nous, notre peau et nos sens seront un point de contact puissant avec le monde extérieur… Voici comment :

Soins et beauté en 2049


Leeze ferme les lourdes portes des containers avec des cadenas à empreinte rétinienne, elle doit rentrer chez elle avant d’aller à un rendez-vous avec Mr. Lingornot, un important représentant de Esoptron, majeur distributeur d’écrans urbains à l’échelle mondoyenne.

Elle enfile ses semelles à roues propulsées, fixe son casque, abaisse la visière transparente et prend la route pour sortir du Fruggle. Au lieu de prendre le loop, elle préfère longer la ligne en ridant sur ses Nike PR (Propulsive Roller) : elle prend plaisir à aller vite tout en gardant le contrôle de sa conduite. Elle emprunte donc l’espace qui sécurise la voie où passe le loop, censé être un espace interdit d’accès pour éviter une traversée de la voie qui pourrait un violent accident. Comme elle aime les sensations fortes, elle a pris l’habitude de prendre l’air repoussé par le passage du loop comme challenge de course, résistant de toutes ses forces pour avancer droit sans perdre de vitesse. C’est évidemment très dangereux, mais les appels et les poussées d’air, avec de l’entraînement, lui permettent de faire des figures et surtout des vidéos extrêmes qu’elle partage en live sur Taoui : elle se filme durant son trajet, commente les sensations, crie et génère ainsi quantité de réactions d’un public qui frissonne devant ces provocations à frôler le drame. Sa popularité lui permet de gagner par moins de 15 000 coins par moise et de recevoir des vêtements et des accessoires de la part de marque de ride.

Cela fait 6 minutes qu’elle patine, quand en prenant un virage à grande vitesse, elle entend un sifflement perçant tout prêt d’elle. D’un mouvement brusque elle tourne la tête et un coup d’électricité dans la nuque la paralyse un instant. Elle est passée devant une borne de contrôle qui a certainement dû la filmer et l’identifier. Elle aura certainement un avertissement et une amende à payer pour cela.

Elle ralentit un peu mais sa nuque la lance et elle décide de reprendre une allure de patinage normal, elle déconnecte la caméra et prend la première route cyclable qu’elle trouve.

En se rapprochant de la métropole, les sons commencent à grésiller autour d’elle et les images semblent sauter. Elle arrive dans le 28ème arrondissement, elle n’est plus qu’à quelques rues de chez elle. La douleur dans sa nuque ne faiblit pas et reste constante. Elle s’arrête à un passage piéton en manquant de contrôle et l’animation en réalité augmentée qui fait écran tout le long du passage clouté semble pixélisé et flou Elle s’arrête pour retirer ses semelles et son casque et finit sa route en marchant. Chaque écran dans la rue semble avoir subit un bug : elle ne parvient pas à distinguer les images clairement et le son est distant.

Elle s’arrête dans la première cyber-pharmacie qu’elle trouve.

Elle s’avance vers une borne libre. L’écran affiche un message invitant à se connecter via un code ou en déposant sa carte santé. Elle sort la petite carte souple qui contient tout son dossier médical et de santé. La carte doit être présentée pour chaque visite chez le médecin, tatoueur, perceur et elle est demandée si on souhaite être servi en pharmacie. Elle se synchronise aux dépenses alimentaires et cosmétiques chaque semaine.  Le scanner reconnaît la puce et signale un endommagement du fil de lin transdermique qu’elle s’est fait poser il y a 5 ans, quand la technologie est devenue sans danger. Il l’invite à se faire examiner par un surmatologue (du grec surma : le fil) pour qu’il l’examine. L’écran affiche un questionnaire pour estimer l’urgence de son problème:

  • difficultés à percevoir les sons : oui
  • saturation des couleurs : non
  • sons stridents : non
  • difficultés à percevoir les sons : oui
  • douleur au niveau du fil de lin : oui

Un numéro s’affiche : 81. Temps d’attente estimé : moins de 2 minutes.

Elle se rapproche du guichet au fond de l’établissement. Une femme sort d’une porte sur le côté et annonce le numéro 81.

Leeze s’approche.

– Bonjour. J’ai du faire un mouvement brusque et je pense que le fil de lin a dû se déplacer ou qu’il a dû se casser, je ne sais …

– Non, il n’est pas cassé sinon vous ne recevriez aucune stimulation électronique, ne vous inquiétez pas, dit la femme derrière d’épaisses lunettes sans vraiment la regarder.
Suivez-moi, dit-elle en indiquant une petite salle avec une table d’auscultation.

Leeze retire son tee-shirt et sent davantage encore la douleur métallique sous sa peau la parcourir du bras jusqu’à l’oreille.

La femme pose index et majeur derrière l’oreille et les laisse glisser jusqu’à sentir un point dur.

– C’est ici ? demande-t-elle.

– Là ça va mais oui j’ai la douleur qui vient jusque là, répond Leeze.

La femme prend un stylet avec une pointe aimantée et commence à glisser du point dans la nuque le long du cou. Le stylet suit le fil sensé suivre une trajectoire précise et se déplace légèrement vers la gauche perdant le contact et indiquant le lieu précis du problème. 

– Vous avez simplement un nerf coincé, c’est ça le problème. Tout est pressé et ça a légèrement déplacé le fil de lin. On va remettre ça.

Elle descend le dossier pour mettre la table à l’horizontal et se place derrière Leeze. Elle fait basculer sa tête sur la droite en appuyant sur son épaule gauche. Elle fait descendre son pouce le long de sa nuque et presse longuement sur le noeud quelques instants. Rien ne semble se passer. Elle ouvre un tiroir et sort un petit sachet. Elle enfile sur son index un gant imbibé d’une solution de camphre et de gaulthérie et presse sur sa nuque. Au bout de quelques instants, la douleur se dissipe.

– Asseyez-vous, dit la femme en reprenant le stylet aimanté.

Elle parcourt à nouveau sa nuque et au niveau du point noué elle donne un coup sec et lève verticalement le stylet.

– Ahrf, fait Leeze qui vient de sentir que le fil a bougé.

La femme retire le gant et le jette, puis range le matériel et s’avance vers un écran pour mettre à jour son dossier et établir la facture.

Leeze se relève et ressent une sensation fraîche dans la nuque. Elle tend son poignet et tapote dessus et voit s’afficher à l’écran en filigrane sur sa peau le montant 40 livres. Elle balaye du doigt : – 450 coins / – 0,02 ethereum / +0,8 talkos / +1h de visionnage publicitaire. Elle réfléchit : ses livres ce sont ses économies pour ses voyages, donc elle ne va payer en monnaie réelle. Elle gagne ses coins principalement avec ses vidéos de ride, un peu vexée, elle valide et dépense les 450 coins. Concernant les talkos, les tâches accomplies dans l’intérêt de la communauté, elle a déjà 20 crédits à dépenser avant la fin du semestre, et elle préfère éviter de s’ajouter du temps. Les éthéreums sont trop chers et trop précieux donc elle ne les dépense jamais et dès qu’elle peut, elle convertit ses rentrées d’argent pour gonfler son épargne. Pour l’heure de visionnage publicitaire : elle n’accepte jamais. Le temps est trop précieux !

Elle sort de la cyber-pharmacie et rentre chez elle. 

Il est 19h30 quand elle sort de l’ascenseur et entre dans son appartement. Une odeur d’herbe fraîche flotte dans l’air, le diffuseur s’est activé il y a 45 minutes, au moment où elle a éteint son ordinateur et verrouillé les portes des containers. Elle dit à voix haute : « écouter Harqist ». Une voix s’élève égrenant les infos qu’elle a préalablement filtrées sur les sujets qui l’intéresse : politique locale, les comptes sociaux de quelques personnes influentes dans le domaine de la santé, des technologies et de l’éthique, et des critiques artistiques.

Elle jette un oeil par la fenêtre. Du haut du 10ème étage elle peut voir une partie du trafic aérien et les rues en contrebas.
La ville est silencieusement animée, entre les navettes, les gyropodes, les voitures, les Uberdrones, les skateboards à suspension et les vélos. Les écrans sur les immeubles passent des émissions et des animations qu’elle peut désormais distinguer sans difficulté. Elle entrouvre la fenêtre car l’odeur du diffuseur a saturé l’espace. Elle distingue toutes sortes de ronronnements, d’objets qui tournent, des vibrations, des souffles, des accélérations, des ralentissements, et de léger cliquetis de notifications au moment où les feux et les appareils changent leurs messages. Le mouvement et l’animation générale génèrent un vacarme visuel, une agitation permanente pourtant proche du silence. Elle s’avance vers un mur blanc devant lequel il y a une plaque en plexiglas sur laquelle elle s’arrête. Elle contracte ses pieds et des vibrations montent le long de ses jambes et une petite musique commence à émerger au milieu des infos audio. Elle parcourt des yeux le mur qui s’opacifie. Une petite fenêtre apparaît. Elle concentre son regard pour se logguer à son espace personnel. La fenêtre s’ouvre et s’agrandit pour prendre tout l’espace du mur et afficher un tableau de bord.
L’icône Maison comporte 2 notifications. L’icône Contacts clignote. La Burner List marque une jauge presque verte, remplie à 80%. Elle dirige son regard dessus pour voir les suggestions. La Burner List est une to-do liste personnalisable : 50% est liée aux besoins élémentaires, comme l’alimentation, l’hydratation, l’activité physique, la répartition des humeurs, la gestion des comptes, des courses, etc. Les 50% restants correspondent à ses propres objectifs : ses tâches professionnelles, ses mémos, ses rappels de rendez-vous, d’anniversaire, etc. 

Aujourd’hui, les 20% qui lui manquent sont les calories du dîner, le rendez-vous de ce soir qu’elle doit assurer et du sommeil. Elle fait un geste de fermeture avec sa main et retourne sur l’écran d’accueil. On lui suggère quelques restaurants autour, en dessous un message tout préparé : “Bonjour Mr Lingornot, je suis sur le départ, j’arrive d’ici 10 minutes” avec le contact et une case à cocher pour la planification de l’envoi au moment de verrouiller la porte de l’appartement. Elle ferme les yeux quelques secondes. Les vibrations redescendent le long de son corps, et une fois qu’elles deviennent imperceptibles, elle ouvre les yeux. La fenêtre s’est réduite et on lui demande si elle est sûre de vouloir se déconnecter. Elle se visualise mentalement un OK, sa réponse est acceptée et le mur redevient mur. 

Elle loue cet appartement qui est dans une résidence Zen, ce qui est le plus commun en 2049. Parmi les prestations : garantie d’un niveau de décibel jamais dépassé, des options musicales, lumineuses et odorantes pour chaque appartement et surtout un seul ordinateur central pour se connecter à tout. Elle pourra « acquérir » son appartement à terme. Une partie de ses revenus sert à payer la jouissance du bien immobilier et de la zone de loisirs qui y est associée, puis au bout de 12 ans, elle pourra engager toutes les optimisations qu’elle souhaite dans son appartement Ce n’est qu’en cas d’impossibilité physique ou de vieillesse avancée, qu’elle n’aura plus rien à payer pour y vivre, même si l’appartement ne lui appartiendra jamais. Si elle décide de partir, sinon à son décès, l’appartement reviendra à un bénéficiaire sur liste d’attente. Etre propriétaire désormais se limite à l’existence de la personne à cause de la baisse de la natalité qui a engendré une grave crise des biens et de la propriété il y a 8 ans.

Elle se déshabille et va dans la salle de bain. En entrant dans la douche le son des news baisse immédiatement. Sur le mur, elle choisit la couleur de l’eau et l’éclairage, le parfum du gel douche et le mode qu’elle souhaite : elle choisit le mode relaxant avec la durée d’écoulement d’eau habituel (25 minutes est le maximum autorisé par personne dans les foyers de 1 à 2 personnes, une taxe est à payer si le temps est dépassé). La température monte progressivement, et un parfum ylang-ylang, vanille et monoï envahit légèrement la salle de bain. La plaque en plexiglas sur le mur lui présente des playlists musicales et des images, elle choisit des images de Bali et le son lo-fi. Un message pop-up apparaît en hologramme : “vous êtes en mode fantôme et vous recevez des nouvelles de vos contacts, souhaitez-vous voir ce que vous avez manqué ?”. Elle répond à voix haute : “Non, pas de notification jusqu’à demain. Messages et appels seulement autorisés. Valider.”
Les effluves l’enveloppent d’une fine buée tiède savonneuse et légèrement orangée, elle se frotte le corps à mesure que la buée se transforme en gouttelettes d’eau. Les paysages exotiques commence à évoluer sur les parois, du sol au plafond. Elle ferme les yeux et tente de se détendre malgré les “tings” publicitaires qui popent. Des idées lui viennent en tête malgré ses tentatives de ne penser à rien. Résignée, elle ouvre les yeux, clique sur une petite étoile lumineuse qui lui ouvre un menu sur la plaque en plexiglas, elle fait défiler et entre dans une application de notes. Le titre qu’elle cherche : Éditorialisation murale. Elle balaye les diverses notes qu’elle avait posé pour préparer son rendez-vous avec Lingornot.

  • Accéder à l’historique des bâtiments (habitant célèbre, événement particulier, année de construction, matériel utilisé) 
  • Accéder aux cartes, catalogues et menus des enseignes (faire payer aux marques la diffusion du clip publicitaire)

Elle dit : “Noter”.

  • Afficher les offres d’emplois des entreprises. A la ligne.
  • Contextualiser les contenus en fonction de l’actualité des quartiers. parenthèse. définir un plan de communication avec les mairies-locales. parenthèse

Elle toque 2 fois sur le mur pour que la douche passe en mode rinçage. La condensation se fait plus intense et la buée qui s’échappe a pris une couleur bleu-violet. Les gouttes perlent sur son corps et la débarrassent du savon.

Elle prend un flacon de crème hydratante sur lequel un cadran indique la quantité restante de produit, la composition et les effets des produits contenus dans le flacon. Elle swipe pour regarder l’heure qu’il est. 19h55. Elle s’enduit rapidement le corps et toque longuement pour activer la ventilation pour se sécher. 

L’application de notes clignote 3 fois avant de se refermer. 

Elle passe en vitesse dans sa chambre pour enfiler un pantalon en toile bleu marine, un tee-shirt en émotissu. Elle retourne dans le salon et se connecte à nouveau à son ordinateur mural. Elle balaye les applications et ouvre Dressing. L’application présente ses vêtements augmentés – une variété relative de pantalon et de haut neutres – elle clique sur celui qu’elle porte, un tee-shirt bleu clair manches longues. Elle met à jour les paramètres :

  • changement de couleurs : non.
  • régulation de température corporelle : oui.
  • enregistrement des données : minimum.

Elle valide et une sélection d’exaltatifs s’affiche : joie, flegme, concentration, protection, ouverture. Il n’y a beaucoup de choix car, comme tout cordonnier mal chaussé, elle est passionnée par la création de kosmines et d’émotissus, mais seulement dans le cadre d’expérience culturelle, par pour l’interaction sociale. Elle coche joie et flegme. Le tee-shirt paramétré va diffuser des molécules ou des ondes en fonction des informations que son corps donnera. L’usage d’exaltatifs a cela de sournois : on peut améliorer ses émotions et ses fonctions cognitives en cédant ses données personnelles. Mais ce rendez-vous reste important pour elle : cela reste du business.

Elle regarde l’heure et s’active. Elle se déconnecte rapidement. « Stop Harqist ». Elle jette un oeil dans le miroir qui se trouve dans l’entrée avant de partir. Le miroir accentue ses yeux et ses lèvres. Elle balaye les autres propositions de mise en beauté. Elle ouvre un petit tiroir assainisseur UV dans lequel elle a brosses et pinceaux. Elle prend la brosse pour les cils et un patch à lèvres. Elle n’a que 3 teintes de mascara : marron, orange et un transparent enrichi d’un soin anti-lumière bleue. Elle tourne le bouchon du flacon marron qui pousse vers le haut le tube contenant la teinte, tout en faisant descendre le bouchon. Elle introduit la brosse et tourne la brosse à l’intérieur. La brosse ressort avec un gel brillant qu’elle applique d’un geste lent sur ses cils. Elle revisse le flacon, pose la brosse dans un petit bac qui va sécher le gel restant jusqu’à en faire une croûte friable qui sera recyclée. Elle décolle le patch transparent et le pose sur sa lèvre du bas. Elle pince avec la lèvre du haut jusqu’à ce que le patch soit absorbé et disparaisse. Une formule hydratante toute basique mais qui stimule la circulation sanguine et rend les lèvres plus rouges. Elle secoue la brosse et la remet dans le tiroir aseptisant. 

Maintenant elle est prête pour son rendez-vous. Elle claque la porte et reçoit une notification : message planifié envoyé.

Le temps de descendre, elle reçoit un appel video. Elle tapote sur son poignet et le visage d’un homme aux cheveux gominés blanc et gris apparaît. “Hello Leeze, je suis en taxi, où veux tu qu’on se retrouve?”

°0 Lexique des contes de Skuld
°1 Jeux d’identité
°2 Kenopsia et villes-thèmes
°3 Les Librairies ou le moderne métier de vendeur d’Histoires
°4 Soins et Beauté en 2049
°5 Alimentation et plaisirs sensoriels futurs.
°6 Société en 2049 et citoyenneté moderne
°7 Ville, Urbanisme et déplacements en 2049
°8 La Matrice, l’apogée de l’ère de l’Hypothèse 
°9 L’épisode de La Cabane
°10 Famille, mémoire et héritage en 2049

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