La société en 2049 et la citoyenneté moderne (Les Contes de Skuld) °6

(Les Contes de Skuld rassemblent des nouvelles d’anticipation et de science-fiction : comment le monde va-t-il évoluer ? Que mangerons-nous en 2040, que penserons-nous en 2030, que désirerons-nous en 2060 ?

Afin de tracer les contours de ce qui nous attend – à condition de suivre les évolutions actuelles, ou bien de les dépasser – voici comment j’imagine les 10, 20, 30 et plus, prochaines années.) Voici la suite de l’histoire qui commence avec Les Librairies ou le moderne métier de vendeur d’Histoires, se poursuit avec Soins et Beauté en 2049, Alimentation et plaisirs sensoriels futurs.

En 2049, nous suivons 4 personnages occupant chacun une place dans un monde augmenté, naviguant et vivant dans plusieurs de ses nouvelles strates. Comment gagne-t-on sa vie, comment travaille-t-on (travaille-t-on encore ??), comment vit-on en collectivité, parle-t-on encore de citoyenneté ?  Voici comment il se pourrait que notre société évolue :

 

La société en 2049 et la citoyenneté moderne

 

Leeze reçoit une notification sur son poignet lui signifiant qu’elle se trouve dans une zone où plusieurs cultivars ont été repérés. Parce qu’elle est abonnée aux notifications des Urban Nar, une immense communauté d’individus qui alertent ou dénoncent les délits et les dangers, elle sécurise ses déplacements ainsi. Le système de surveillance des villes se fait principalement par des caméras urbaines et des drones de surveillance gérés par des individus qui se portent volontaires. En effet, les Mondoyens (les citoyens du monde) ne “travaillent” pas : ils ont plusieurs activités. Toutes les activités sont rémunérées : soit par le public via des coins ou des monnaies virtuelles et ont une valeur d’échange sur les plateformes sociales, soit par des privilèges, qui eux sont accordés par le Système – un état mondial décentralisé. Les privilèges résultent des talkos réalisées par tous les mondoyens : chaque tâche d’intérêt collectif permet de percevoir des éthers, la monnaie la plus précieuse, ainsi que du temps dans les villes-thèmes, destinations dédiées à la formation, la détente, l’éducation ou le divertissement. Les éthers permettent de s’impliquer au niveau mondoyen : voter pour des projets qui ont été testés dans la Matrice (espace de test réalinaire, symbole de l’ère de l’Hypothèse) par exemple, comme faire des propositions de talkos, ou intervenir au niveau de la loi. Démontrer beaucoup de dévouement à réaliser des talkos permet de s’enrichir en éthers : plus on consacre du temps à des missions d’intérêt collectif, plus la perspective d’avoir du pouvoir est grand, tant qu’on économise ses éthers.
Sauf que la plupart des individus se désintéressent de la “chose publique” et vont préférer bénéficier de temps en villes-thèmes. Ce sont les réseaux sociaux (de mini-mondes virtuels superposés à la réalité) qui constituent la majorité de l’économie. Ce sont de réelles couches supplémentaires du monde. Jotunheim, le monde le plus sulfureux fonctionne encore sur un système d’argent ancien : les livres, les dollars, les dinars, le franc. Isthmia fonctionne avec sur la popularité, on peut échanger ses likes, ses vues et ses votes contre des coins, mais surtout contre tout ce qu’on veut : le troc est largement dominant. Taoui est plus sérieux et repose sur sa propre monnaie virtuelle, néanmoins échangeable, tandis que Harqist, la référence en matière d’informations, fonctionne avec des éthers ainsi que le nombre et la qualité du partage des contenus : votre quotient mondoyen, calculé par le Système est basé sur votre comportement. Plus la mondoyenneté est élevée, plus vous avez un poids de crédibilité pour la communauté.
Etre riche en 2049 est relatif à de nombreux paramètres.
Leeze vit bien sur Taoui grâce à ses kosmines et ses services de personnalisation d’expériences virtuelles, elle gagne des coins et de la réputation. Elle a une jolie popularité sur Isthmia pour ses vidéos sportives. Elle perçoit des livres à chaque fois qu’elle commente un actualité mondoyenne (en particulier sur ses réflexions concernant les cultivars, son expérience en zone Mu-ette et son engagement pour revenir à un monde un peu plus réel et moins virtuel – ce qui est dérangeant vis-à-vis de la principale activité qui la fait vivre). Elle a peu d’éther car elle ne consacre pas beaucoup de temps à ses talkos : le peu qu’elle a gagné elle le doit à la seule fois où elle a publié sur Jotunheim le portrait de son frère : un cultivar. L’article a tellement intéressé qu’il a été mentionné sur Harqist.

Elle re-partage dans ses cercles de relations la notification avertissant que des cultivars étaient actifs en ce moment dans la zone où elle se trouve.

– Ca va ? demande Lingornot la voyant froncer les sourcils.

Oui… Je déplore juste qu’on déclare une chasse aux sorcières aux cultivars

Non mais Leeze, tu réalises ?! s’exclame-t-il en se redressant.

Oui je réalise que ce sont des égarés du système alors que ce sont des gens extrêmement brillants, ils se surdopent aux exaltatifs, ils cherchent l’omniprésence, l’ubiquité, l’omnipotence… ils voient que l’absolu est accessible dans ce monde et ils deviennent incontrôlables… je sais, fait-elle résignée.

Désolée Leeze, mais je suis de ceux qui craignent ces gens : ce sont des marginaux, des gens dangereux qui ont des lubies toutes plus dingues les unes que les autres, fait-il en secouant la tête.

Leeze frotte machinalement son tee-shirt comme pour l’activer de façon à ce qu’elle garde son calme, mais l’émotissu agit déjà sur elle. Elle passe sa main sous sa manche droite pour caresser la lettre A tatouée à l’intérieur de son coude. Lorsque son frère Adam a rompu tout contact avec sa famille, il a assumé son appartenance aux individus catégorisés par le Système comme cultivar. La dernière fois qu’elle l’a vu, il avait la moitié de son corps recouvert de tatouages augmentés, consommait plusieurs fois par jours des dreampills qui augmentaient sa vivacité d’esprit et son attention, et ne quittait jamais sa paire de lunettes de réalité augmentée. Leur dernière conversation portait sur un désaccord – stupide selon elle – sur la majorité. Leeze est sa cadette de 3 ans, elle a été diagnostiquée, comme lui, surdouée. Lorsqu’ils étaient enfants, ils étaient en compétition dans tous les domaines, mais un jour, tout à basculé. Pour un simple concours, elle a créé un petit jeu éducatif permettant d’associer les sons et les couleurs, sa simplicité n’a pas mis longtemps à gagner en popularité, si bien qu’il a été par la suite utilisé en médecine pour les synesthètes. Toute la famille s’est réjouit de cette chance mais, certainement jaloux, Adam a commencé à prendre des exaltatifs qu’il échangeait contre des services pour ses camarades un peu moins brillants que lui. Il a commencé à se doper pour augmenter sa mémoire, puis sa résistance à la fatigue car il fallait que lui aussi “réalise” quelque chose. Leeze, à 14 ans, a reçu la majorité, alors que Adam ne l’a eu qu’à 16 ans, il n’a jamais supporté que sa petite soeur ait accès très jeune à des privilèges que certains lui-même n’a jamais reçu. La querelle ? L’argument d’Adam était qu’il trouvait parfaitement stupide que l’âge de la majorité soit octroyé en fonction de l’évolution des enfants et qu’elle ne soit pas demeurée immuable pour tous comme avant. Même si 21 ans lui semblait bien trop vieux, 18 ans était parfait, puisque de toute façon la longévité ne pouvait plus aller au-delà de 150 ans suite à la promulgation d’une loi en 2035, interdisant toutes recherches sur la régénérescence de l’épigénome (ironiquement appelée la loi Juvance, aptonyme du noventeur et non une référence à la fontaine d’éternité).

Elle s’est faite tatouer l’initiale de son prénom en tatouage augmenté qui simule un état de résilience. Dès que le sujet des cultivars est abordé, elle ne peut s’empêcher de glisser son doigt dessus en redessinant la lettre.

Lingornot, pendant ce temps a sorti sa tablette qu’il lit. Leeze voit qu’il est sur Harqist.

– Alors, les nouvelles ? s’enquit-elle.

– Et bien, toujours le même scandale à propos des privilèges accordés, il semblerait qu’il est très facile de hacker le système d’attribution… d’après les statistiques, il n’y aurait que 4 types de villes-thèmes qui seraient distribuées en récompense de talkos

Il fait défiler différentes colonnes pour recroiser les contenus cités jusqu’à ce qu’il aligne les plus repartagés :

– Ce serait donc Koweït, Muharraq, Stonehenge, Avalon et la région des Alpes….il y a toute une liste mais visiblement les principales proposent seulement du divertissement et des activités sportives et de détente…. Si je comprends bien, on est toujours dans ce statu quo que de petits groupes se consacrent exclusivement à faire des talkos, ils récupèrent des privilèges qu’ils échangent contre des éthers… et ils prendraient le pouvoir et contrôleraient pas mal de choses… Corporatocratie….

Il continue à lire, clique pour lancer du contenu audio et se met à répéter quelques bribes :

– ….Donc ces types créent de faux services sur Taoui… un moyen pour les repérer c’est qu’ils ne proposent qu’un paiement en monnaie virtuelle… attends, en fait c’est parfois indétectable… ça peut être n’importe quel prestataire de service, dès qu’il y a un smart contract qui prend en charge les éthers, la combine fonctionne et ils peuvent vendre du temps dans des villes-thèmes… sachant qu’ils ne proposent que les moins utiles…..

– Pfff, que fait le Système sérieusement, c’était censé être le « moyen le plus fiable de régularisation de la vie en communauté », cite Leeze en référence à l’annonce en 2030 que la gouvernance du monde serait basée sur la blockchain.
En vrai, moi je ne fais pas les talkos, à part quand j’ai des relances et c’est par le boulot que je me paye mes voyages. Je prends plus les privilèges en ville-thèmes. Sans rire, chaque privilège que j’ai pu recevoir correspondait rarement à ce dont j’avais envie. Je veux choisir ce que je fais de mon temps quand même, c’est peut-être la dernière pièce de liberté que j’ai…

– Mmm, moi je fais partie de ceux qui ont toujours eu le choix entre plusieurs ville-thèmes et j’ai toujours choisi des lieux d’apprentissage, il marque une pause.
Je dois être un cultivar contrarié, ajoute Lingornot en plaisantant. 

Il change de page pour voir le reste des news.

– Bon ben sinon il y a une nouvelle percée médicale : on serait sur le point de recréer le microbiome des individus du Moyen Age… On aurait ouvert 3 nouvelles exoplanètes dont une qui serait une sorte de reproduction de ville autonome… ou une prison, commente-t-il.

Il sourit :

– Le projet de réhabilitation des anciens métros est sur le point d’être mis en route afin de relancer l’activité des villes lentes…

– Ha tiens, ils annoncent les projets qui sont seulement candidats pour être testés dans la Matrice, fait-elle en ironisant. Qu’est-ce que ça peut vous apporter de poster ça sur Harqist ?

– Ben faire connaître le projet si le post est suffisamment partagé, et amener des renforts qui sait, répond-il sans cacher sa fierté.

Il continue à balayer les pages sur l’écran transparent, puis d’un geste de fermeture de la main l’éteint.

– Sinon, toujours la pollution électromagnétique : ils recommandent que chaque foyer se munisse d’une boîte isolante, d’habiter en habitation labellisée Zen et de ne pas porter plus de 4 objets connectés sur soi, sous peine de mettre sa santé en danger, récite-t-il comme une leçon.

– Ha ben toi et moi on n’est mal dans ce cas ! fait-elle en regardant son écran sur son poignet.

Elle appuie sur une petite étoile sur la table connectée pour passer une commande. 

– Tu veux quelque chose, je me prends un café ?

– Hein ?! Ils en proposent ? A combien ?

– Hahahah, nan, je prends juste un shoot au café. Tu sais, je crois que c’est la chose qui me peine le plus au monde : qu’il n’y ait plus de café sur terre, que du millésimé hors de prix. J’adorais tellement l’odeur du café qui coulait le matin chez mon grand-père, c’était l’odeur délicieuse qui me réveillait… tu réalises, avant ça ne coûtait rien et tout le monde en avait chez soi… c’est dingue les conséquences qu’une telle consommation a engendré. On est revenus au 17ème siècle !

– Même pas, ça reste un produit d’exception vu ce qu’il en reste. Après, on aurait très bien recréer l’environnement pour continuer à cultiver le café, mais bon, les modes et la médecine en ont décidé autrement… Et puis tu l’as parfaitement reconnu, l’odeur, elle, reste magique encore aujourd’hui !

Une lumière clignote sur la table pour annoncer que sa commande est prête et qu’elle peut la récupérer.

Elle se lève et se rapproche du bar où elle récupère un berlingot couleur blanc cassé et une noix.

Elle revient et jette un petit regard complice à Lingornot : on partage ?

Il fait mine de ne pas refuser nonchalamment.

Leeze ouvre le berlingot dans lequel se trouve une fine poudre de la même couleur qu’elle étale en partie sur le verre de la table.

– Tu fais quoi ?

– Ben tu manges le berlingot et moi je sniffe, répond-elle en regardant autour d’elle si quelqu’un les observe.

Il secoue la tête, soupirant devant sa manie à toujours vouloir faire les choses différemment et prend le berlingot ouvert en essayant de ne pas renverser la poudre qu’il reste et le met dans sa bouche. Elle penche son visage sur la table en bouchant une de ses narines et renifle d’une traite la poudre. Elle renverse la tête en arrière et ferme les yeux.

Elle appuie sur les côtés de la noix pour la fendre, et met dans sa bouche la bille de cacao et elle la comprime légèrement pour avoir les arômes du cacao compléter le shoot de café.

– Ça par contre je ne partage pas, fait-elle en lui soufflant son haleine au visage.

La soirée se poursuit à discuter du fameux projet d’éditorialisation des futurs métros réhabilités.

 

°0 Lexique des contes de Skuld
°1 Jeux d’identité
°2 Kenopsia et villes-thèmes
°3 Les Librairies ou le moderne métier de vendeur d’Histoires
°4 Soins et Beauté en 2049
°5 Alimentation et plaisirs sensoriels futurs.
°6 Société en 2049 et citoyenneté moderne
°7 Ville, Urbanisme et déplacements en 2049
°8 La Matrice, l’apogée de l’ère de l’Hypothèse 
°9 L’épisode de La Cabane
°10 Famille, mémoire et héritage en 2049

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