La Matrice, l’apogée de l’ère de l’Hypothèse (Les Contes de Skuld) °8

Afin de tracer les contours de ce qui nous attend – à condition de suivre les évolutions actuelles, ou bien de les dépasser – voici comment j’imagine les 10, 20, 30 et plus, prochaines années.) Voici la suite de l’histoire qui commence avec Les Librairies ou le moderne métier de vendeur d’Histoires, se poursuit avec Soins et Beauté en 2049,Alimentation et plaisirs sensoriels futurs,Société en 2049 et citoyenneté moderne,Villes, urbanisme et déplacements en 2049.

En 2049, l’ère de l’Hypothèse est à son apogée : les mondes virtuels comptent tout autant que le monde réel, et on exploite cette surcouche pour tester des concepts et des projets amenés à être viables dans la réalité. L’innovation passe par une frénétique idéation et une créativité déchaînée car tous les possibles peuvent s’envisager au nom de l’innovation… Mais l’ultime désir est d’améliorer l’humain… Voici les difficultés qui accompagnent cette formidable avancée :

 

La Matrice, l’apogée de l’ère de l’Hypothèse

Leeze revient vers Richark.

– Mon frère va nous aider, mais je pense qu’il attendra quelque chose en retour, dit-elle.
Il va se connecter au système général du Fruggle … ne me demande pas le détail, il m’a dit qu’il allait reconfigurer les programmes de sécurité, explique rapidement Leeze.

Richark la regarde fixement comme s’il la transperçait et dit avec sérieux :

– Nous n’avons jamais modifié le système de sécurité depuis que le Fruggle a été créé, comment avons-nous pu être aussi négligents sur ce sujet… Nous sommes censés assurer le bon fonctionnement de cet endroit, nous réceptionnons et trions de l’information, la culture… J’ai honte, je suis en colère qu’on se mette en péril comme ça…. On tous responsables de cette situation….

Leeze fait une moue désolée et baisse les yeux.

– Je sais que nous allons dépendre de gens extérieurs…. On ne va pas se blâmer pour cela Richark. Tu sais très bien que tout va très vite, et les systèmes de sécurité sont piratés en permanence par des communautés immenses de types qui passent leur temps à faire ça. Ils gagnent de l’argent en essayant de hacker toujours plus vite, toujours plus fort. Tu sais très bien comment ça se passe. On s’est juste dits qu’on était pas assez funs pour qu’ils s’attaquent à nous… Et honnêtement, tu le sais qu’il faudrait qu’on ait des hackers et des cultivars sur place pour faire ça toute la journée ; on est pas les seuls à faire ce qu’on fait, on s’est juste pas intéressés au fonctionnement des autres organisations. Et puis c’est le Système Général qui génère ça : tout le monde et personne décide… C’est le fondement du consensus de la blockchain. Adam m’a expliqué qu’aujourd’hui les softwares et les systèmes de sécurité doivent être continuellement optimisés, genre à chaque minute, car il y a tellement de hacker qu’à chaque minute on peut considérer qu’une faille est trouvée et qu’une attaque est lancée. 

– Je sais, fait Richark. Je suis juste sidéré par notre laxisme…

Ils entrent dans le hangar de Richark pour suivre l’intervention d’Adam.

Adam créé une room de travail dans laquelle une vingtaine de personnes se connecte. Adam a du pouvoir auprès de la communauté de cultivars, il n’a donc aucun mal à proposer un peu d’exercices. La plupart d’entre eux sont des hackers réputés et expérimentés et n’ont aucune difficulté pour entrer dans le système du Fruggle, qui semble effectivement sans défense. Connectés aux quatre coins du monde, chacun parle dans une langue immédiatement traduite, ce qui leur permet de communiquer entre eux de façon naturelle, et donne à Richark et Leeze le sentiment d’être complètement exclus de ce qu’il se passe. Leeze les soupçonne même de discuter de tout autre chose que de consignes d’opération pour sauver leur système. Richark est malgré tout en mesure de suivre ce qu’ils font et lui décrit ce qu’il observz :

– Ils sont entrés comme dans dans du beurre dans le système et ils placent des couches d’antivirus, d’anti-trojan, et de pare-feux…. Je suis pas certain qu’ils attaquent le malware… J’ai l’impression qu’ils l’isolent…

– Mais tu ne m’as pas dit qu’il y avait 4 malwares ? demande Leeze.

– Ils isolent ces attaques et les redirigent vers des mazes… C’est le mec de droite qui créé de fausses ressources du système…

Adam s’adresse à eux pour leur expliquer qu’ils remplacent leur système de sécurité avant de contre-attaquer le malware.

Il ne faudra pas moins de 2h30 pour que toute l’équipe vienne à bout de l’attaque, mais Richark fait comprendre à Leeze que la tête du malware n’a pas été traitée. Leeze sent une vague de culpabilité la submerger, comprenant qu’Adam les mets dans une position où ils ne contrôleront plus rien. Elle se mord les lèvres et reste muette.

– Leeze, Richark : vous devez garder avec vous une petite équipe qui s’occupe de votre système de sécurité en permanence. Pouvez-vous procéder au vote auprès des membres du Fruggle pour que la room que j’ai créé soit intégrée dans les effectifs ? fait Adam d’un ton qui n’appelle pas à débattre.

Richark, qui fait partie des plus anciens du Fruggle, envoie une demande officielle à tous les membres en passant par le Système Général qui seul pourra créer la nouvelle entité. En passant par un formulaire officiel, le vote individuel, basé sur la blockchain, reste anonyme mais fait foi pour faire évoluer les organisations, les administrations et les collectivités. La demande qu’il fait est donc inscrite dans un registre consultable par tout le monde. Le Système Général évalue si la demande est justifiée et valide quasi immédiatement la publication, considérant que le modèle est nécessaire et surtout peut être dupliqué à l’échelle pour d’autres collectivités.  Tous les membres du Fruggle sont notifiés et ont le devoir de vote. Chaque vote permet de réduire le temps de talkos individuel, ce qui est motivant pour la plupart des gens. 

Tard dans la soirée, la majorité a été atteinte et désormais, une cellule de hackers et de cultivars a été légitimée au sein du Fruggle. Le Système Général est une machine froide de chaîne de blocs, il ne peut que autoriser des contrats et des consensus, et sévir si une anomalie ou une rupture se produit. 

Leeze salue Richark, lui faisant signe qu’elle avait besoin d’aller se reposer. Elle prend la direction de ses containers. Il fait nuit mais le fil de lin qu’elle porte sous la peau lui permet de conserver la même perception du monde que si c’était le plein jour. Très peu de lumières sont allumées la nuit car elles causent trop de pollution et de dérèglements environnementaux, donc depuis 20 ans, l’éclairage nocturne est fourni par la bioluminescence. Ces dernières années, le capteur intradermique a été testé dans la Matrice, il a fini par être validé avec pour seule fonctionnalité l’accentuation des repères géospatiaux pour les porteurs. Seuls les individus pouvant justifier de sa nécessité dans le cadre d’une activité professionnelle peuvent faire la demande, et l’achat conséquent, de la technologie incorporée.

Elle ouvre le container principal dans lequel elle a son bureau et un confortable canapé sur lequel il lui arrive de passer la nuit.

Elle s’allonge en travers et tape sur son écran de poignet pour appeler Adam.

– Oui ? fait-il.

– Je te remercie de nous avoir aidé… Mais sois honnête, tu as un truc à me demander? Tu as une idée en tête ?

Adam soupire.

– Leeze, que tu le veuilles ou non, nous avons le même intérêt pour les mêmes choses : seulement nous n’abordons pas ces choses de la même manière…

– Ha mais pas du tout je te confirme ! Nos objectifs et la finalité divergent totalement ! Moi je me consacre à créer des concepts de kosmines pour une expérience particulière, et je me satisfais de ce qu’il est possible de faire ; là où toi tu vois une perspective transhumaniste qui me heurte.

– Leeze, te moque pas de moi : tu as un tatouage augmenté et tu as un capteur intradermique. C’est pareil !

– Non du tout ! Je travaille sur des expériences, qui sont cadrées, circonscrites, voulues et surtout ponctuelles ! Je suis contre l’idée de changer notre condition de manière permanente et irréversible ! Même dans la Matrice, tous les tests d’amélioration biologiques ou physiologiques n’ont jamais réussi à sortir dans la réalité ! Les comités éthiques mettent toujours un veto… 

– C’est bien pour cela que je veux monter un projet pour le tester dans la Matrice et prouver qu’on peut aller encore plus loin, avec contrôle…

– Adam, tu as déjà un casier qui est loin de jouer en ta faveur à cause de ta condition physique : tu es couvert de tatouages augmentés, tu es sur-stimulé aux dreampills, tu es une célébrité sur Jotunheim… enfin bon, réveille-toi !

– Tu sais pourquoi la Matrice a été créée : pour faire des projets-hypothèses dans un lieu où peut être testée toute idée grandeur nature, sans l’irréversibilité du réel, dit Adam en appuyant ses derniers mots.

– Mais il y a des tonnes de choses qui ont été écrites, et des études ont été faites sur cette quête folle de créer un humain “supérieur”. Regarde déjà où nous en sommes : nous avons la chance d’avoir plusieurs identités dans plusieurs mondes. Nous ne sommes plus aliénés à la seule réalité, on peut, d’une certaine manière, être « autre », créer de nouvelles histoires autour de nos différents profils…

– Mais Leeze : depuis un demi-siècle que le virtuel existe, nous avons essayé d’échapper à la réalité et à notre condition en créant effectivement des couches de nous-mêmes “meilleures, des « meilleurs Nous ». Mais notre quête à jamais c’est d’être meilleurs dans la réalité, nos avatars sont rien, seulement un reflet que nous modelons ! Je ne comprends pas que tu ne comprennes pas cela, toi qui n’a aucun mal à passer du temps déconnectée ou à utiliser des kosmines, des émotissus : à en créer même…

– Tout simplement parce que j’accepte ce que je suis dans la réalité ! J’accepte de pouvoir exister différemment dans des mondes supplémentaires, j’accepte tout ce que j’ai maintenant et ici. Bien sûr que les kosmines me fascinent parce qu’ils t’offrent la possibilité de vivre maintenant, dans ce corps réel, des choses passées, futures, simultanées avec un maximum de sensations qui se superposent à tes propres perceptions. Imagine ce drame si nous n’avions plus cette base initiale, inaltérable et réelle que sont notre corps, nos émotions…  Ces dernières années, nous avons déjà énormément amélioré notre santé, notre éducation, nos capacités intellectuelles… Je suis convaincue que nous ne prendrons jamais le risque d’altérer l’âme elle-même.

Adam soupire.

– Peu importe qu’on ne soit pas d’accord, bientôt 100% de nos vêtements seront intelligents, regarde déjà ceux pour les conditions extrêmes, aussi bien réelles que celles perçues dans le néomatériel. La météo est sous contrôle, on peut créer un contraste entre la température réelle, celle ressentie, et celle que tu as paramétré pour ton confort. Les tissus modèrent les températures extrêmes, les vêtements de protection permettent d’évoluer dans des environnements dans lesquels nous ne sommes pas faits pour évoluer, des conditions sous-marines ou spatiales ne sont plus un sujet, le trop chaud ou trop froids ne sont quasiment plus perceptibles. Plus aucun vêtement n’a pas une fonction, a minima. Et toutes ces innovations sont passées dans la Matrice comme projet-hypothèse. On a tous des exosquelettes pour travailler ou bricoler, on peut supporter les activités très longues, très intenses, les charges lourdes, et même faire des actions simultanées : on ne fait qu’améliorer les fonctionnalités adaptatives et intelligentes pour nous assurer un confort optimal en toutes situations. Sans rire ! Nous sommes oiseaux, poissons, nuage, Shiva, des équivalents aux machines ! Et pour notre plaisir ou nos divertissements, les vêtements sont fonctionnels, tous pensés pour s’adapter aux mouvements, accentuer et alléger la pression sur certaines parties du corps pour optimiser les activités, gérer les crampes, la circulation de l’énergie, la circulation sanguine, lymphatique, accentuer ou réduire la combustion du gras, du sucre, réguler la température, et on a même un accompagnement mental. Tu vois bien que c’est le business de notre époque, tout le monde travaille dans ce domaine là, et la majorité des projets qui sont testés dans la Matrice sont liés de près ou de loin à faire de nos meilleurs nous, ou de rendre le monde plus accessibles. Les équipementiers – qui ont presque un siècle – sont devenus de véritables institutions de la chimie intelligente autour du textile. Même le génie aérospatial a des pôles de R&D au service de la technologie textile….

– Ok, ok mais je regrette, tout ce dont tu parles sont des objets extérieurs, en contact avec notre peau, et ça ne va pas plus loin et pas en nous surtout ! 

– Tu t’es faite poser un fil de lin sous la peau je te rappelle ! Pourquoi ?

– Parfois je regrette… Et justement parce que mon corps, cette réalité qui ne doit jamais être modifiée, subit la moindre altération ou un dysfonctionnement du fil de lin, toutes mes perceptions sont altérées et c’est tellement flippant : quand tu n’as plus ton propre corps intact, tu réalises qu’il ne reste plus rien…

– Réponds-moi, pourquoi tu te l’es fait poser ? insiste Adam.

– … parce que j’ai eu la tête qui a tourné un moment donné et j’en voulais davantage, j’avançais dans mes concepts de kosmines…

– donc tu vois qu’on se ressemble bien plus que tu ne veux le reconnaître !

– Non mais je reconnais que nous avons énormément innové dans nos usages. J’ai pas un vêtement qui a minima ne diffuse pas des soins pour la peau, ou améliore le “métabolisme”… Mais n’ayant pas de goût particulier pour l’art textile ou l’archiluxe (ce que fait ton pote Carl-Alexandre), c’est logique que j’ai désiré plus. Mais ce qui m’effraie là-dedans c’est de m’enfermer dans mes émotions, dans ma tête et dans mon corps à force de vouloir tout contrôler ou optimiser. J’ai peur que nous perdions l’empathie… déjà qu’on ne regarde quasiment plus les gens dans les yeux. Ce serait terrible… Ce que je créé a du sens parce que tout est dans un contexte choisi : celui d’une oeuvre, d’un livre, d’un monument ou d’une exposition. Et je te promets que ça m’angoisse énormément qu’on dépasse certaines limites ou qu’on créé quelque chose d’irréversible.

Les deux gardent le silence. Pour changer de sujet, Adam relance :

– J’ai une version de la Cabane, tu veux qu’on la regarde ?

– Comment ça tu as une version  ? Qui l’a éditée ? C’est quel point de vue ?

– C’est la version de la caméra narrative qui les a suivi depuis le début.

– J’ai pas du tout suivi, j’ai tellement pas compris pourquoi tout le monde en a fait un événement de ce truc !

Adam laisse échapper un sourire de fierté.

– Je te mets en partage, tu as de quoi projeter ? demande-t-il ironiquement.

– Pfff, attends je me prends juste de quoi grignoter, dit-elle en se levant pour aller se préparer des billes d’alginates.

 

°0 Lexique des contes de Skuld
°1 Jeux d’identité
°2 Kenopsia et villes-thèmes
°3 Les Librairies ou le moderne métier de vendeur d’Histoires
°4 Soins et Beauté en 2049
°5 Alimentation et plaisirs sensoriels futurs.
°6 Société en 2049 et citoyenneté moderne
°7 Ville, Urbanisme et déplacements en 2049
°8 La Matrice, l’apogée de l’ère de l’Hypothèse 
°9 L’épisode de La Cabane
°10 Famille, mémoire et héritage en 2049

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