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Famille, mémoire et héritage en 2049 (les Contes de Skuld)°10

Famille, mémoire et héritage en 2049 (les Contes de Skuld)°10

Afin de tracer les contours de ce qui nous attend – à condition de suivre les évolutions actuelles, ou bien de les dépasser – voici comment j’imagine les 10, 20, 30 et plus, prochaines années.) Voici la suite de l’histoire qui commence avec Les Librairies ou le moderne métier de vendeur d’Histoires, se poursuit avec Soins et Beauté en 2049,Alimentation et plaisirs sensoriels futurs,Société en 2049 et citoyenneté moderne,Villes, urbanisme et déplacements en 2049, La Matrice, l’apogée de l’ère de l’Hypothèse, L’Épisode de la Cabane.

Ici se clôt le 1er conte de Skuld, en 10 volets : un dénouement qui ouvre évidemment vers de nouvelles histoires, avec d’autres personnages. Ici, ce qui me tenait à coeur de questionner en fil rouge sur 10 épisodes : l’identité, la mémoire collective et personnelle, au coeur d’un monde hautement technologique. Peut-être que toutes ces inventions existeront, n’existeront pas, ou n’existeront plus, quoiqu’il en soit, nous n’avançons pas vers une dystopie pire que celle que celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui, ni vers un monde idéalisé. J’ai cherché à questionner ce qui me semble inaltérable : notre âme dans un monde qui accélère les perspectives de repousser les limites physiques, du réel et du tangible. N’avons-nous pas oublié quelque chose d’essentiel en cours de route ?

Famille, mémoire et héritage en 2049

 

Leeze s’est redressée, dopée d’énergie. Adam s’est installé de manière solennelle face à la caméra de son ordinateur, alors que depuis le début de la connexion avec Leeze, c’était entre avatars qu’ils se voyaient. Un avatar qui reprend les mimiques, les tics de personnalité, la gestuelle, la voix réelle : une photo augmentée qui ne répond à aucune code de la réalité ou du virtuel.
Leeze fronce les sourcils, observant la personne face à elle.

– Laisse-moi t’expliquer, dit Adam.

Il joint ses mains couvertes d’exaltatifs – des tatouages aux encres formulées pour décupler les capacités cognitives – et d’anneaux connectés aux doigts et se lance :

– Il y a 15 ans, tu étais encore petite, tu te rappelles sans doute vaguement du vendredi du Soak, quand les clouds se sont effondrés et que presque toutes les données ont été effacées. D’énormes entreprises ont fait faillites, les comptes personnels des citoyens aux Etats-unis et en Europe ont totalement disparu…

– Oui, merci, j’étais peut-être petite quand c’est arrivé, mais j’ai grandi dans un monde qui s’est reconstruit après ça quand même…

Il continue sans relever :

– Cet événement a eu de graves conséquences sur les gens… et quand je parle des gens, je parle…

Il s’interrompt.

– Leeze, on a un grand frère. On a eu un grand frère : Inoé… Il aurait 36 ans aujourd’hui. Les jours qui ont suivi le Soak, les parents ont un peu perdu pied comme tous les gens de la génération des années 90/2000. Les parents, ils ont connu une époque du concret : du papier, des photos, des livres, des dossiers… enfin tous les trucs qu’on a aujourd’hui en dématérialisé.  Ils avaient un rapport étroit avec le tangible, à l’inverse de nous… Tu sais, pour eux la vérité c’est la « chose réelle », ils sont un peu relous aujourd’hui parce qu’ils se raccrochent grave à cette époque, voire même à l’époque de leurs parents et grands-parents… Inoé est né en 2018, tout n’était pas entièrement digitalisé parce que c’était le début de nouveaux usages mais personne ne gérait vraiment cette dimension virtuelle. Le jour du Soak, en 2034, Inoé était parti en week-end avec quelques amis d’école…

Il s’interrompt à nouveau, peinant à parler du sujet. Leeze ne comprend pas vraiment ce qu’il lui raconte et commence à remonter en même temps dans ses souvenirs d’enfance de ses 7/8 ans.

– Inoé fait partie de ceux qu’on appelle les Identités Fantômes. Le jour du Soak, c’est comme si il n’avait jamais existé. Les parents l’ont fait rechercher, mais sans photo, sans « preuve » tangible », c’était une catastrophe humaine qui s’est passée…

– Tu plaisantes, là ? Les parents n’en ont jamais parlé ! s’exclame Leeze.

– A toi ils n’en ont pas parlé, enfin tu étais enfant, occupée à plein d’autres choses… on nous a laissé vivre une enfance dans une monde qui s’est reconstruit avec un trou historique d’une vingtaine d’années. Ils n’ont pas arrêté de le chercher pendant 10 ans au moins.

– Mais c’est impossible que je ne m’en souvienne pas quand même. Je sais qu’on n’a aucune photo ou trace d’avant 2034, à part des vieilleries qui sont protégées et entreposées dans des musées… Mais un frère Adam ! Tu es dingue et malsain ! Je rêve quoi !

– Leeze, écoute-moi. Toi et moi on a pu bénéficier d’une identité génomique dès que les Centres Civil de Données ont été mis en place en 2025. Notre naissance est inscrite et gravée sur disque, ceux qui sont nés avant 2025 n’étaient pas prioritaires à l’inscription comparés aux nouvelles naissances, les parents ne l’ont pas fait pour eux, et ils ont mis Inoué sur la liste des demandes… Il n’a pas été inscrit avant le Soak. Les formulaires de demande et les listes ont été perdues à cause de la disparition des données.

– J’en reviens pas Adam… J’ai entendu parlé de ça, j’ai discuté avec des gens qui ont mal vécu cette période mais je ne comprends pas… Je ne parviens pas à imaginer comment c’est possible… C’est vrai qu’on ne discute pas vraiment avec les parents, on passe quasiment pas de temps avec eux à partir du moment où on va à l’école… Je ne parviens pas à comprendre même la condition psychologique des Identités Fantômes. Pour moi ce sont des gens isolés dans des villes-thèmes, des schizophrènes parfois…

– Maman est toujours en voyage depuis des années, papa est allé travailler partout dans le monde, ils n’ont jamais cessé d’aider les personnes isolées, ils suivaient tous les groupes liés de près ou de loin aux Identités Fantômes… Leeze, on n’est parfois pas aussi proches de notre famille que des amis, des collègues, des rencontres dans les jeux, au cours des talkos… On vit tous depuis des années dans différentes versions du monde, on s’implique dans chacune d’elles avec chacune de nos identités…

– Oui, déjà que nos parents sont restés ensemble, c’était déjà hors du commun, fait Leeze en prenant sa tête entre les mains.

– J’aurais pu ne pas t’en parler, ça ne fait rien de connaître l’existence d’une personne que tu n’as pas connu.

– Je me sens mal tout de même… Malgré nos problèmes à nous, je tiens beaucoup à toi, et je pense souvent à toi : tu es mon frère, quoi… Donc savoir que… marmonne Leeze.

– Leeze, on est très différents de nos parents, on a connu le virtuel d’emblée. Les relations qu’on connaît sont bien plus plurielles que les leurs, et plus superficielles à la fois… Je n’ai pas de souvenirs de lui, je me souviens des parents qui étaient complètement paniqués le jour où ils ont découverts que les comptes n’existaient plus, que tous les téléphones, ordinateurs, tablettes étaient remis à zéro, sans données, sans historiques. Maman ne cessait de comparer la situation à un siphon, elle était hébétée, en colère, elle tournait en rond et se plaignait de ne plus avoir de mémoire. C’est elle qui a commencé à prendre des dreampills pour doper sa mémoire, je l’ai accompagnée quand elle s’est fait tatouer son premier exaltatif…

Leeze secoue la tête et commence à avoir les larmes aux yeux. Ils restent en silence un moment avant qu’elle ne dise :

– Tu veux le plus drôle dans tout ça ? Quand je t’ai vu tout à l’heure, je t’ai reconnu, mais te voir m’a presque choquée, tellement je suis habituée à ton avatar, depuis des années… Je vois, en vrai, des amis, des clients, des collègues… je ne réfléchis pas particulièrement à la façon dont je me connecte avec eux, je reste connectée quoiqu’il advienne. Je communique avec les parents comme si j’étais avec eux, mais c’est vrai que ça fait un moment que je ne les ai pas vus, vraiment…

– Je t’en parle maintenant mais on aura l’occasion de s’épancher sur d’autres sujets famille, tu sais, on est loin d’être les pires…

– Arrête de faire le grand qui sait tout s’il-te-plaît… en 2049, les réunions de famille c’est faire le constat sérieux que les relations sociales sont en miette, je le sais merci !

– Y a pas que ça qui est en miette… Je veux que tu comprennes ce que je fais, ce que je suis. Je fais le grand frère parce que tu agis et pense comme une petite fille.

– Ça va oui !

Elle tapote sur son poignet pour envoyer des éclairs sur l’écran. Ils éclatent de rire.

– Je sais que tu as un très mauvais jugement à mon égard, et j’ai pas particulièrement le temps ou l’envie de me justifier à tes yeux, tu as ta vie et je respecte ce que tu fais. Je veux juste t’expliquer pour que tu aies tous les éléments pour juger.
Je participe à des hacks du Système pour montrer qu’il ne comporte que des failles. Je pense que les gens doivent réaliser que nos sociétés ne peuvent être dirigées ainsi sans contrôle et sans règles, juste un consensus de gens aux intérêts communs, à un moment donné, dans un contexte donné. Le Consensus ne permet aucune contradiction ou aucune remise en question. On arrive en 2050 et nous vivons dans une société décentralisée, dont chaque décision, chaque conception dépend d’un consensus. Consensus qui n’implique que des parties prenantes… On ne vit pas dans un monde juste et équitable comme il devrait censé l’être. On a enrayé les instabilités politiques d’une manière qui n’est finalement pas meilleure, si ce n’est mauvaise. On a mis en place la Matrice à l’intérieur de laquelle on pourrait enfin concevoir intelligemment de nouvelles fondations pour demain. Et qui a accès à la Matrice ? Des noventeurs, et grâce à un consensus, à nouveau ! Nous sommes dans une gouvernance hybride entre une sociocratie et une épistocratie.

– Et tu en veux au « Consensus » de te reléguer au rang de cultivar et d’évaluer tes activités comme dangereuses ou n’allant pas dans l’intérêt commun ? Je ne comprends pas ce que tu cherches à obtenir. Tu milites pour quoi exactement ?

– Je ne veux pas détruire le Système : je souhaiterai qu’on inclut davantage de discussions et d’écoute, qu’on inclut des opposants aux idées, qu’on teste les idées de façon démocratique vraiment : c’est-à-dire en projet collectif. Il faut penser les conceptions de façon collective, et non les réaliser en second temps de façon collective, et « collective » entre guillemets, puisque il s’agit d’un tirage au sort aléatoire qu’on appelle « talkos ». Nous avons désespérément besoin d’un bien-être plus profond, au-delà des limites du confort matériel et de la sécurité médicale. – une société d’écoute, où chaque personne est vue et entendue. Il manque le scepticisme et des perspectives diverses au Système, à la Matrice et à la société entière.
Les algorithmes et les IA ne foirent peut-être pas, mais l’idée (humaine) qui les anticipe peut les amener à foirer dans un monde d’humains faillibles. Nous maintenons les ordinateurs à un niveau trop superficiel, nous continuons d’envoyer toutes les ressources dans des directions encore trop insuffisantes pour le bien des individus. On ne peut plus se permettre d’innover sans une conception humainement intelligente, et l’intelligence c’est de tester l’échec aussi. On a toujours abordé l’innovation comme une solution fabuleuse à un problème, et on ne parvient toujours pas à transformer l’essai. Les valeurs esthétiques, les valeurs spirituelles et les valeurs de la psychologie des profondeurs sont omises de notre calcul socio-économique global depuis le début de l’ère technologique. Je milite pour, a minima, intégrer le pre-mortem dans la Matrice. Je milite pour qu’on oriente les ressources vers l’intérieur et non l’extérieur. Nous avons reculé sur tant de choses : l’introspection, la prévention, la responsabilité individuelle, ou simplement la conscience de soi ! Juste pour éviter des événements comme on en a connu : pourquoi personne n’a pensé le cloud en se demandant « et si le cloud s’effondrait dans une société dont la mémoire est dématérialisée » ?

Leeze reste muette, partagée entre un sentiment d’accablement d’une mission improbable, et un sentiment de résignation quant aux nombreuses preuves d’échec que l’histoire comptabilise.

– Il y a eu d’énormes percées, Adam, tu ne peux pas dire que la science n’a pas fait des « miracles » et ouvert les perspectives d’un monde meilleur, avec moins de maladie, plus de liberté et de droits pour les individus ! répond-elle.

– Tu parles des conditions de vie de la minorité la plus riche qui a amené les pays les plus pauvres à vouloir obtenir les mêmes, mettant la planète en péril, au compte du capitalisme et de l’enrichissement d’un petit nombre ? Je pense que nous vivons dans un monde qui cherche à conquérir des sommets de désirs absolument néfastes à grande échelle. Oui je reproche que nous ne pensions toujours pas à concevoir un monde plus juste pour tous, plutôt que « meilleur » pour chacun, si tant est que quelqu’un puisse en donner la définition. Si tant est que nous devenions « justes » pour le collectif, il s’agit de devenir individuellement meilleur, certainement pas de créer un monde meilleur : par qui « meilleur » est-il défini ? L’a-t-il était un jour ?
Devenir meilleur devrait passer par une transformation individuelle, pour qu’elle devienne une transformation sociétale… Je ne suis expert en rien pour affirmer que telle chose est bonne ou non, en revanche, je sais manipuler le code, je sais créer des choses, et je préfère agir pour mettre en lumière les failles de ce monde dans lequel personne ne s’y retrouve. D’où est-ce que le confort extérieur apporte le bien-être intérieur ?

– Tu utilises bien tous ces artefacts augmentés pour le confort qu’ils t’apportent non ?

– Peut-être que le monde serait différent si les individus avaient cherché à devenir de meilleurs individus, plutôt que meilleurs que leurs voisins. Nous vivons encore et toujours dans un monde qui nous offre plus d’opportunités d’obtenir la reconnaissance des autres : je crois que c’est une erreur, et une facilité dans laquelle on devrait cesser de se complaire. Nous devrions autant travailler sur soi que sur le monde.

Leeze ne répond rien et réfléchit.

– On devrait proposer ça au Système non ?

– Proposer quoi ?

– De modifier certaines règles du jeu afin de modifier radicalement les perspectives des gens. Proposer de créer une société plus à l’écoute, de consacrer des ressources pour que les personnes se développent davantage, en termes de valeurs, de relations et de vies intérieures, de façon à ce qu’elle puissent agir, voter, penser, créer de manière plus organisée et coordonnée. On peut proposer de changer un peu plus encore les institutions de la société.

 

FIN

 

°0 Lexique des contes de Skuld
°1 Jeux d’identité
°2 Kenopsia et villes-thèmes
°3 Les Librairies ou le moderne métier de vendeur d’Histoires
°4 Soins et Beauté en 2049
°5 Alimentation et plaisirs sensoriels futurs.
°6 Société en 2049 et citoyenneté moderne
°7 Ville, Urbanisme et déplacements en 2049
°8 La Matrice, l’apogée de l’ère de l’Hypothèse 
°9 L’épisode de La Cabane
°10 Famille, mémoire et héritage en 2049

 

Image : L’Élasticité (Elasticità en italien) est un tableau d’Umberto Boccioni, peintre et sculpteur futuriste.

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