Le socialisme numérique

Morozov revient rapidement sur les innovations sociales du socialisme et de la social-démocratie, pour ensuite montrer que « nous » sommes à une époque où le socialisme et la social-démocratie sont sur un mode défensif, essayant simplement d’empêcher qu’une partie de ce qu’ils ont accompli ne soit détruite par le néolibéralisme.

Il n’y a pas de capital disponible pour de nouveaux projets d’innovation sociale à grande échelle, pour la création d’une « infrastructure juridique, politique et technologique numérique [qui] nous permettrait de créer ensemble des projets équivalents à l’État-providence ou aux nombreuses institutions qui lui sont proches ». Les partisans de la social-démocratie et du socialisme doivent non seulement réglementer, mais surtout réaliser que « le défi actuel est de préserver au moins la possibilité de reconquérir cette infrastructure [numérique] ».

À l’heure actuelle, cette infrastructure [numérique] est, dans l’ensemble, entre les mains du secteur privé. Cela s’applique aux données, à l’intelligence artificielle et à la robotique. Sans une intervention structurelle massive d’une sorte ou d’une autre, qui pourrait ne pas nous plaire parce qu’elle sent le corporatisme ou autre chose, nous n’aurons plus aucun contrôle sur la situation. […]

Pour moi, c’est cela le néolibéralisme. Il s’agit d’empêcher que des formes de coordination sociale fondées sur des valeurs qui n’ont rien à voir avec le marché et la concurrence n’occupent le genre d’espace que des institutions comme les bibliothèques occupent actuellement dans la société. […]

Malheureusement, notre cadre mental est tellement dominé par les péchés quotidiens de ces entreprises – leur évasion fiscale, leur ingérence dans le processus législatif, leur surveillance des activistes et des critiques – que nous avons beaucoup de mal à penser au niveau plus abstrait et à relier nos interventions aux objectifs et fonctions de base de la social-démocratie. […]

Cette rencontre avec la technologie numérique est une chance de sauver des vies, car elle nous permet en fin de compte de réimaginer complètement ce que devrait être l’attitude sociale-démocrate au-delà de la simple défense des acquis du XXe siècle. […]

Sur le plan pratique, il y a deux tâches pour les prochaines années. Premièrement, nous devons préciser les conditions nécessaires pour que ce projet social-démocrate nouvellement constitué soit même réalisable. Cela pourrait signifier une politique très différente en matière de propriété des données, cela pourrait signifier essayer de déployer des prototypes dans des villes où une économie numérique très différente peut fonctionner sur la base de la solidarité et de la participation des citoyens. Ces projets doivent adopter une position très anti-hiérarchique et soutenir un véritable esprit d’entreprise. Bien sûr, il y a des start-up et il y a des startups. Certaines sont prédatrices par défaut. Mais il y a aussi celles qui poursuivent un ensemble d’objectifs plus nobles et le font de manière digne.

Il faut les essayer et les encourager. En effet, à moins qu’il n’existe de véritables prototypes fonctionnels de ces nouvelles infrastructures numériques, qui offrent le type de valeurs que nous voulons à l’échelle locale, nous pouvons oublier de convaincre qui que ce soit de les essayer au niveau national ou européen. Pour cela, nous aurons besoin de financement et nous aurons besoin de politiciens prêts à prendre des risques, face à l’opposition du secteur immobilier, face à l’opposition d’Uber, de Google, d’Amazon et du reste. Il est clair qu’il y aura beaucoup d’opposition. Ces entreprises sont très puissantes, elles savent ce qu’elles veulent et ont leur projet presque entièrement tracé sur le projet néolibéral d’empêcher toute autre forme de coordination sociale non marchande de se développer réellement.

La deuxième tâche, en plus de ces deux ou trois années d’expérimentation numérique mais non néolibérale, est de se lancer dans un ambitieux voyage intellectuel dans lequel nous essayons de repenser ce que pourrait signifier la social-démocratie au XXIe siècle. Aucun des partis sociaux-démocrates en Europe, en Amérique du Nord ou en Amérique latine n’y est parvenu. Au contraire, ils sont assaillis par une inertie idéologique et intellectuelle qui les empêche d’inventer les formes d’association institutionnelle et sociale qui nous permettraient de reformuler une vision de la social-démocratie au XXIe siècle.

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