COV-19 : La bataille pour mettre en lumière des informations crédibles

En cas de crise, il est essentiel de fournir au public les informations les plus fiables. Mais la plupart des gouvernements ne savent pas comment s’y prendre. En marchant sur des œufs, Google les aide discrètement.

Sur la chaîne officielle du gouvernement français sur YouTube. Le point de presse tenu 24 heures plus tôt par le Pr. Jérôme Salomon, responsable du système de santé publique français, a recueilli 164 points de vue. Ce n’est pas une faute de frappe : cent soixante-quatre. Ce n’est pas vraiment une performance exceptionnelle. En comparaison, la vidéo sur le Covid-19 d’un jeune Français de YouTuber nommé Hugo Travers a fait 380 000 vues ; sa chaîne, « Hugo Decrypte » compte près de 600 000 abonnés, et il compte 370 000 adeptes sur Instagram.

Comme toujours, M. Salomon est assis derrière son bureau, récitant une série de statistiques sur l’évolution de l’épidémie en France. Pas de graphiques, pas de diapositives, rien qu’un fonctionnaire qui parle d’une voix monotone. Il serait presque impossible de rendre l’événement plus ennuyeux sans une formation scrupuleuse des médias.

En ce qui concerne sa communication, le Service d’information du gouvernement français (SIG) semble coincé dans les années 60. Pas étonnant que la chaîne « Gouvernement » compte un maigre 8900 abonnés.

Une telle anémie de l’audience est préoccupante en période d’urgence nationale.

Le briefing de M. Salomon est l’une des rares sources d’information fiables disponibles sur l’épidémie. Il rassemble les données des agences sanitaires régionales et locales qui surveillent le statut de 67 millions de citoyens français. Il s’agit donc d’une référence essentielle.

L’information sur une pandémie mondiale doit avoir plusieurs objectifs : elle doit être précise et fiable, suffisamment précise pour donner une image claire de ce qui se passe, présentée de manière à ne pas alimenter la panique, et exploitable par les citoyens. Enfin et surtout, les informations officielles doivent être conçues de manière à contrer la propagation de la désinformation.

C’est pourquoi le gouvernement français a fait appel à Google pour l’aider. Discrètement, conformément à ses procédures internes pour des situations aussi extrêmes, le moteur de recherche a modifié son algorithme principal en augmentant le poids de l' »autorité » d’une source – l’un des nombreux signaux compilés par Google. Un tel changement est la prérogative du groupe d’ingénieurs en charge de l’intégrité du moteur de recherche principal et est effectué au siège de Google à Mountain View, en Californie.

En France, le résultat a été immédiatement visible comme le montre cette capture d’écran prise samedi :

Google met également à la disposition du gouvernement français une version spéciale de « Google Trends ». Son puissant outil d’analyse prend le pouls du pays en temps réel, en décomposant les requêtes au niveau régional et local. Chaque jour, le membre du cabinet chargé de la politique numérique reçoit un briefing qui est ensuite utilisé par les responsables de la santé publique.

Mais cela ne résout pas la principale lacune de la communication gouvernementale, non seulement en France mais presque partout. Aujourd’hui, pour toucher un large public, il faut maîtriser la vidéo et la diffusion mobile. En France, YouTube compte plus de 42 millions de téléspectateurs réguliers. Là encore, Google propose des stratégies pour accroître l’audience des responsables de la santé et des organismes de recherche impliqués dans l’endiguement de l’épidémie. Aussi bizarre que cela puisse paraître, il n’existe cependant aucune information publique destinée aux publics régionaux. C’est un inconvénient majeur, car le COVID-19 est réparti en « grappes » inégales qui appellent des mesures spécifiques.

Quant à la télévision publique et ses multiples chaînes, elle est réticente à mettre sur YouTube des clips avec de courts segments destinés à des groupes spécifiques de l’épidémie. Ce n’est pas dans leur culture. Au contraire, les responsables de la télévision publique font pression sur le gouvernement pour qu’il adapte le moment et le contenu du briefing quotidien au format et à l’horaire du sacro-saint bulletin d’information du soir, même si son audience équivaut à une infime fraction des utilisateurs quotidiens des réseaux sociaux.

En France, Google marche sur des œufs.

Les géants de la technologie sont notoirement impopulaires auprès des médias français et de l’élite gouvernementale. Sous la pression directe d’Emmanuel Macron, Google a reçu l’ordre de trouver un accord pour payer les éditeurs pour les résultats affichés sur la page de recherche. L’autorité française chargée de la concurrence loyale est censée négocier un accord dans les 90 jours. Dans les circonstances actuelles, Google est tenté de s’incliner afin de résoudre rapidement le problème. Les éditeurs français veulent 200~250 millions d’euros par an en compensation pour les résultats apparaissant dans les pages de recherche, mais ils se contenteront probablement de 50 millions d’euros par an, selon des sources gouvernementales et industrielles. La discussion sera difficile dans ses aspects techniques, mais tout le monde a intérêt à régler rapidement la question pour être libre de se concentrer sur ce qui est important. Comme en Italie, le COVID-19 est sur le point de devenir une urgence sanitaire nationale dans laquelle la fourniture des meilleures informations possibles – à la fois par les médias et par les services publics – sera essentielle pour la continuité des services publics ainsi que pour l’ensemble de l’économie.

Cette semaine ou la suivante, la France entrera dans ce qu’on appelle la phase 3 de l’épidémie. Elle se traduira par des mesures d’endiguement sévères qui affecteront gravement la vie quotidienne dans de larges portions du territoire national.

Les écoles et les universités, par exemple, vont probablement fermer et devront passer à l’enseignement en ligne. Actuellement, selon les professionnels de l’éducation, la plateforme nationale dédiée aux classes en ligne fonctionne mal. En Italie, ce n’est pas mieux, mais le MUIR (Ministero dell’Istruzione, dell’Università e della Ricerca) a pris une mesure radicale en s’appuyant exclusivement sur des plateformes d’enseignement prêtes à l’emploi fournies – gratuitement – par Microsoft et Google :

Tous deux proposent des outils collaboratifs permettant à des centaines d’étudiants par classe, des webcasts à large audience, ainsi que toutes sortes de modules pour suivre le travail d’une classe, envoyer toutes sortes de documents, obtenir des commentaires, etc.

Il sera intéressant de voir comment se manifestera le fort sentiment anti-américain à l’égard des Big Tech en France, en particulier parmi les responsables de l’éducation. Une chose est sûre, la plateforme française d’éducation en ligne, essentiellement basée sur le principe « inventé ici », ne fera pas l’affaire.

Via – frederic.filloux@mondaynote.com

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