🚕 Les villes aprùs le coronavirus : comment le Covid-19 pourrait modifier radicalement la vie urbaine

Les pandĂ©mies ont toujours façonnĂ© les villes – et de la surveillance accrue Ă  la « dĂ©-densification » en passant par un nouvel activisme communautaire, le Covid-19 le fait dĂ©jĂ .


Une rue vide Ă  Wuhan, Hubei, la province au centre de l’Ă©pidĂ©mie de coronavirus. Photographie : AFP

Le Victoria Embankment, qui s’Ă©tend sur un kilomĂštre et demi le long de la Tamise, est pour beaucoup l’idĂ©e que l’on se fait de la quintessence de Londres. Certaines des premiĂšres cartes postales envoyĂ©es en Grande-Bretagne dĂ©crivaient ses larges promenades et ses jardins resplendissants. Le Metropolitan Board of Works, qui a supervisĂ© sa construction, l’a saluĂ©e comme un « paysage urbain appropriĂ© et convenablement civilisĂ© pour une sociĂ©tĂ© commerciale prospĂšre ».

Mais le remblai, dĂ©sormais ancrĂ© dans notre conscience urbaine, est entiĂšrement le produit d’une pandĂ©mie. Sans une sĂ©rie d’Ă©pidĂ©mies mondiales de cholĂ©ra dĂ©vastatrices au XIXe siĂšcle – dont une Ă  Londres au dĂ©but des annĂ©es 1850 qui a fait plus de 10 000 morts – la nĂ©cessitĂ© d’un nouveau systĂšme d’Ă©gouts moderne n’aurait peut-ĂȘtre jamais Ă©tĂ© identifiĂ©e. L’exploit remarquable de Joseph Bazalgette en matiĂšre de gĂ©nie civil, qui a Ă©tĂ© conçu pour transporter les eaux usĂ©es en toute sĂ©curitĂ© en aval et loin des sources d’approvisionnement en eau potable, ne se serait jamais matĂ©rialisĂ©.

De la peste d’AthĂšnes en 430 avant J.-C., qui a entraĂźnĂ© de profonds changements dans les lois et l’identitĂ© de la ville, Ă  la peste noire au Moyen Âge, qui a transformĂ© l’Ă©quilibre du pouvoir de classe dans les sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes, en passant par la rĂ©cente vague d’Ă©pidĂ©mies d’Ebola Ă  travers l’Afrique subsaharienne qui a mis en lumiĂšre l’interconnexion croissante des villes hyper-mondialisĂ©es d’aujourd’hui, les crises de santĂ© publique ne manquent pas de laisser leur marque sur une mĂ©tropole.

Alors que le monde continue Ă  lutter contre la propagation rapide du coronavirus, confinant de nombreuses personnes chez elles et modifiant radicalement la façon dont nous nous dĂ©plaçons, travaillons et pensons Ă  nos villes, certains se demandent lequel de ces ajustements perdurera au-delĂ  de la fin de la pandĂ©mie, et Ă  quoi pourrait ressembler la vie de l’autre cĂŽtĂ©.

L’une des questions les plus pressantes auxquelles les urbanistes seront confrontĂ©s est la tension apparente entre la densification – la poussĂ©e vers une plus grande concentration des villes, considĂ©rĂ©e comme essentielle pour amĂ©liorer la durabilitĂ© environnementale – et la dĂ©sagrĂ©gation, la sĂ©paration des populations, qui est l’un des principaux outils actuellement utilisĂ©s pour freiner la transmission de l’infection.

« En ce moment, nous rĂ©duisons la densitĂ© partout oĂč nous le pouvons, et pour de bonnes raisons », observe Richard Sennett, professeur d’Ă©tudes urbaines au MIT et conseiller principal des Nations unies pour son programme sur le changement climatique et les villes. « Mais dans l’ensemble, la densitĂ© est une bonne chose : les villes plus denses sont plus efficaces sur le plan Ă©nergĂ©tique. Je pense donc qu’Ă  long terme, il va y avoir un conflit entre les exigences concurrentes de la santĂ© publique et du climat ».

M. Sennett pense qu’Ă  l’avenir, on s’attachera de nouveau Ă  trouver des solutions de conception pour les bĂątiments individuels et les quartiers plus vastes qui permettent aux gens de se rencontrer sans ĂȘtre entassĂ©s « comme des sardines » dans des restaurants, des bars et des clubs comprimĂ©s – mĂȘme si, Ă©tant donnĂ© le coĂ»t incroyablement Ă©levĂ© des terrains dans les grandes villes comme New York et Hong Kong, la rĂ©ussite dans ce domaine peut Ă©galement dĂ©pendre de rĂ©formes Ă©conomiques importantes.

Ces derniĂšres annĂ©es, bien que les villes du Sud continuent de se dĂ©velopper en raison de l’exode rural, les villes du Nord ont tendance Ă  aller dans le sens opposĂ©, les habitants les plus aisĂ©s profitant des possibilitĂ©s de travail Ă  distance et s’installant dans des villes plus petites et des zones rurales offrant des propriĂ©tĂ©s moins chĂšres et une meilleure qualitĂ© de vie.

La « baisse du coĂ»t de la distance« , comme l’appelle Karen Harris, directrice gĂ©nĂ©rale du groupe Macro Trends de la sociĂ©tĂ© de conseil Bain, devrait s’accĂ©lĂ©rer Ă  la suite de la crise du coronavirus. De plus en plus d’entreprises mettent en place des systĂšmes qui permettent Ă  leur personnel de travailler Ă  domicile, et de plus en plus de travailleurs s’y habituent. « Ce sont des habitudes qui vont probablement perdurer », dĂ©clare Harris.

Les implications pour les grandes villes sont immenses. Si la proximitĂ© du lieu de travail n’est plus un facteur important dans le choix d’un lieu de rĂ©sidence, par exemple, l’attrait des banlieues diminue ; nous pourrions nous diriger vers un monde dans lequel les centres-villes existants et les « nouveaux villages » Ă©loignĂ©s prennent de l’importance, tandis que les banlieues traditionnelles disparaissent.

Un autre impact potentiel du coronavirus pourrait ĂȘtre une intensification de l’infrastructure numĂ©rique dans nos villes. La CorĂ©e du Sud, l’un des pays les plus touchĂ©s par la maladie, a Ă©galement affichĂ© l’un des taux de mortalitĂ© les plus faibles, une rĂ©ussite qui peut ĂȘtre attribuĂ©e en partie Ă  une sĂ©rie d’innovations technologiques – notamment, et c’est controversĂ©, la cartographie et la publication des dĂ©placements des patients infectĂ©s.

En Chine, les autoritĂ©s ont fait appel Ă  des entreprises technologiques telles qu’Alibaba et Tencent pour suivre la propagation de Covid-19 et utilisent l’analyse des « grandes donnĂ©es » pour anticiper les prochains foyers de transmission. Si l’un des enseignements que le gouvernement tire du coronavirus est que les « villes intelligentes », comme Songdo ou Shenzhen, sont plus sĂ»res du point de vue de la santĂ© publique, nous pouvons nous attendre Ă  des efforts accrus pour saisir et enregistrer numĂ©riquement notre comportement dans les zones urbaines – et Ă  des dĂ©bats plus vifs sur le pouvoir que cette surveillance confĂšre aux entreprises et aux États.

En effet, le spectre de l’autoritarisme rampant – Ă  mesure que les mesures d’urgence en cas de catastrophe se normalisent, voire deviennent permanentes – devrait ĂȘtre au premier plan de nos prĂ©occupations, dĂ©clare M. Sennett. « Si l’on remonte dans le temps et que l’on examine les rĂ©glementations mises en place pour contrĂŽler les villes en temps de crise, de la rĂ©volution française au 11 septembre aux États-Unis, beaucoup d’entre elles ont mis des annĂ©es, voire des siĂšcles, Ă  s’effilocher », dit-il.

À une Ă©poque oĂč l’ethnonationalisme s’est intensifiĂ© sur la scĂšne mondiale, oĂč des populistes de droite ont Ă©tĂ© Ă©lus dans de nombreux pays, du BrĂ©sil aux États-Unis, en passant par la Hongrie et l’Inde, l’une des consĂ©quences du coronavirus pourrait ĂȘtre l’enracinement de discours politiques d’exclusion, appelant Ă  l’Ă©tablissement de nouvelles frontiĂšres autour des communautĂ©s urbaines – supervisĂ©es par des dirigeants qui ont la capacitĂ© juridique et technologique, et la volontĂ© politique, de les construire.

Dans le passĂ©, aprĂšs une urgence mĂ©dicale gĂ©nĂ©ralisĂ©e, les communautĂ©s juives et d’autres groupes socialement stigmatisĂ©s comme ceux qui sont touchĂ©s par la lĂšpre ont Ă©tĂ© les plus touchĂ©s par la colĂšre du public. Les rĂ©fĂ©rences au « virus chinois » par Donald Trump suggĂšrent qu’un tel sinistre bouc Ă©missaire sera probablement aussi une caractĂ©ristique des consĂ©quences de cette pandĂ©mie.

Sur le terrain, cependant, l’histoire du coronavirus dans de nombreuses villes du monde a jusqu’Ă  prĂ©sent Ă©tĂ© trĂšs diffĂ©rente. AprĂšs des dĂ©cennies d’atomisation croissante, en particulier chez les jeunes citadins pour qui le coĂ»t impossible du logement a rendu la vie Ă  la fois prĂ©caire et transitoire, la prolifĂ©ration soudaine de groupes d’entraide – conçus pour apporter un soutien communautaire aux plus vulnĂ©rables pendant l’isolement – a rassemblĂ© les voisins au-delĂ  des groupes d’Ăąge et des clivages dĂ©mographiques. L’Ă©loignement social a, ironiquement, rapprochĂ© certains d’entre nous plus que jamais. La question de savoir si ces groupes survivront au-delĂ  de la fin du coronavirus pour avoir un impact significatif sur notre avenir urbain dĂ©pend, en partie, du type de leçons politiques que nous tirons de la crise.

La vulnĂ©rabilitĂ© de nombreux citadins – non seulement en raison d’une urgence mĂ©dicale temporaire, mais aussi en tant que rĂ©alitĂ© vĂ©cue – a Ă©tĂ© mise en Ă©vidence, qu’il s’agisse de personnes ĂągĂ©es ne bĂ©nĂ©ficiant pas de soins sociaux suffisants ou de travailleurs indĂ©pendants et mal payĂ©s qui n’ont pas de marge de manƓuvre financiĂšre sur laquelle s’appuyer, mais dont le travail est essentiel pour nous tous.

Un sentiment plus fort de la sociĂ©tĂ© comme un tout collectif, plutĂŽt qu’une agglomĂ©ration d’individus fragmentĂ©s, pourrait conduire Ă  une augmentation Ă  long terme des demandes du public pour des mesures plus interventionnistes afin de protĂ©ger les citoyens – une Ă©volution Ă  laquelle les gouvernements pourraient avoir plus de mal Ă  rĂ©sister Ă©tant donnĂ© qu’ils sont prĂȘts, au milieu du coronavirus, Ă  passer outre la primautĂ© des marchĂ©s.

Les hĂŽpitaux privĂ©s subissent dĂ©jĂ  des pressions pour ouvrir leurs lits sans frais supplĂ©mentaires pour les personnes dans le besoin ; Ă  Los Angeles, des citoyens sans domicile fixe ont saisi des maisons vacantes, bĂ©nĂ©ficiant ainsi du soutien de certains lĂ©gislateurs. Ce genre de sentiments va-t-il s’attĂ©nuer avec le passage du coronavirus, ou le soutien politique aux politiques urbaines qui font passer les intĂ©rĂȘts de la communautĂ© avant ceux des entreprises – comme une plus grande imposition du contrĂŽle des loyers – va-t-il perdurer ?

Nous ne connaissons pas encore la rĂ©ponse, mais les liens nouveaux et imprĂ©visibles qui se tissent rapidement dans nos villes Ă  la suite de la pandĂ©mie nous donnent peut-ĂȘtre des raisons d’ĂȘtre optimistes. On ne peut pas « ignorer » les gens », observe Harris, « et c’est gĂ©nĂ©ralement une bonne chose ». Sennett pense que nous sommes potentiellement en train de voir un changement fondamental dans les relations sociales urbaines. « Les citadins prennent conscience de dĂ©sirs qu’ils ne soupçonnaient pas auparavant », dit-il, « c’est-Ă -dire de contacts plus humains, de liens avec des gens qui ne sont pas comme eux ». Il reste Ă  voir si ce changement dans la nature de la vie urbaine s’avĂ©rera aussi durable que le remblai de la canalisation d’Ă©gout de Bazalgette.

Via The Guardian

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