Formule de politesse dans un courriel, Coroniquette : Ce que signifie vraiment « Portez-vous bien »

Dans les premiers jours de la pandémie de coronavirus – c’est-à-dire il y a quatre semaines – je n’ai pas commencé à envoyer des mails qui s’ouvraient dans le genre : J’espère que vous vous allez aussi bien qu’on peut l’être en cette période, car  je ne voyais en quoi cette formule de politesse attendait une réponse. Donc quand je recevais ce genre d’ouverture par mail j’étais presque mal à l’aise de dire que j’allais bien : est-ce que je peux dire que je suis un peu angoissée, donc je vais « bof »?  Un peu mal à l’aise car finalement pour une fois la question a du sens d’une certaine manière.

Depuis, je suis revenue aux fondamentaux, avec un plus simple « J’espère que vous allez bien » ou, dans le cas des chaînes de mail, à un rapide « Soyez prudent » lancé devant ma signature, qui comprend le numéro de téléphone portable (que j’espère que vous appellerez pour que je puisse vous poser mes questions et que vous me disiez ce que je dois entendre pour continuer à faire mon travail). Et vu que tout le monde m’envoie des mails de ce genre, je passerai pour quoi à ne pas le faire ? Mais en vrai : c’est macabre ! J’espère que vous allez bien ! Comment quelqu’un pourrait-il être « bien » en ce moment ? Moi-même je ne suis pas super bien. Mis à part le fait d’être réellement infecté, la probabilité de connaître quelqu’un qui l’est augmente chaque jour. Peut-être que quelqu’un qui vous est cher occupe un emploi essentiel à haut risque. Restez en sécurité ! Comme si vous aviez beaucoup de contrôle sur cela. On aurait l’air fin de dire ça à la boulangère ou à la pharmacienne…

Et la façon dont j’aimerais répondre à un mail, comme à l’accoutumée me semble transactionnel et creux à la fois.
La communication, cependant, est toujours une question de transaction. Mais en temps normal, les actes de parole et la façon dont nous disons les choses ne signifie pas toujours ce que nous disons.

Par exemple : « Il fait si chaud ici », qu’est-ce que cela signifie ? Il pourrait s’agir, bien sûr, d’un commentaire littéral sur la température. Mais cela pourrait aussi signifier : « Allez ouvrir cette fenêtre pour moi », une demande indirecte (façon coréenne). C’est ce que le philosophe J.L. Austin qualifierait d’acte perlocutoire, un cas où votre discours est jugé non pas sur son contenu littéral, mais sur la réponse qu’il suscite.

Lorsque vous commencez un mail par « J’espère que vous allez bien », ce n’est pas une erreur. Il y a une longue histoire de correspondance professionnelle utilisant des salutations formelles avec des formules quasi-personnelles comme « Cher », ainsi que des terminaisons comme « bien à vous » ou « cordialement ». Ce sont des panneaux indicateurs, des choses qui nous guident dans les conversations polies. Écrire « Bonjour », [untel]. J’espère que vous vous allez bien, cela ouvre un dialogue et cela indique également à la personne à qui vous envoyez un mail qu’elle est sur le point de s’engager avec une personne qui comprend les conventions de la façon d’interagir avec une autre personne.

C’est une variation de la forme, une version légèrement modifiée des lignes que vous utilisiez probablement déjà dans vos mails, modifiées pour ces jours nettement plus sombres. Un autre exemple : la question classique « Salut, comment vas-tu ? », quand on se fiche de la réponse. « Si les gens répondent en vous disant comment ils vont, ils feraient mieux de faire court, à moins que vous n’indiquiez clairement que vous voulez des détails ». On pourrait qualifier ces lignes de bavardages. Bronislaw Malinowski, souvent salué comme le père de l’anthropologie moderne, les appellerait « communion phatique« . « Ils signalent que le canal est ouvert et que vous respectez la personne à qui vous écrivez », a expliqué M. Urciuoli.

« Tout le monde n’a pas les mêmes formules », a-t-elle ajouté. « Certaines personnes veulent que ceux qui travaillent avec ou pour elles ou qui font des affaires avec elles les considèrent comme des personnes attentionnées, même si c’est vraiment faux – pensez à Michael de The Office« . Et il y a, bien sûr, la possibilité très réelle que la personne à qui vous envoyez un mail se soucie vraiment de savoir si vous allez bien, si vous êtes sain d’esprit et si vous avez assez de haricots dans votre cuisine. Mais vous n’en serez jamais vraiment sûr.

À moins que nous ne soyons tous d’accord pour laisser tomber la préoccupation superficielle dans chaque mail, aucun d’entre nous ne peut la laisser tomber. Sinon, nous courons le risque d’être considérés comme déconnectés. C’est cruel. Froid. Nous sommes tous coincés à adhérer à la coroniquette dans un avenir prévisible. Interroger les gens sur leur état de santé pour pouvoir ensuite les interroger sur d’autres choses. Portez-vous bien. Soyez en sécurité. Voici ce dont je voulais vraiment parler.

Via Vulture

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