Ce sont des conditions dans lesquelles la révolution devient envisageable

Par Ben Tarnoff, rédacteur en chef fondateur de l’excellent magazine Logic. Il termine sur la révolution et les nouvelles formes potentielles de socialisme, mais donne surtout un bon aperçu de la façon dont le virus et le confinement affectent l’économie des services aux États-Unis (et ailleurs à des degrés divers), et comment cela se répercute sur l’économie, le chômage, la reproduction sociale (je ne connaissais pas ce terme, cela vaut la peine de jeter un coup d’œil juste pour cela au moins), et le capitalisme.

Rétrospectivement, 2020 pourrait bien être une année 1968 ou 1917 : une année de sauts et de ruptures, et une ligne de démarcation entre une époque et une autre. […]

La reproduction sociale fait référence aux différents systèmes – formels et informels, salariés et non salariés – qui rendent le capitalisme possible en élevant, socialisant, éduquant, guérissant, logeant et soutenant de toute autre manière les travailleurs dont il exploite la force de travail. […]

Imaginez un avenir proche avec un taux de chômage de 30 %, une insécurité alimentaire et immobilière généralisée, et des millions de morts à cause de la pandémie et de la mortalité accrue d’un système de santé débordé. Il s’agit essentiellement de conditions de temps de guerre. Ce sont les conditions dans lesquelles une révolution devient, sinon probable, du moins envisageable. […]

Les crises sont aussi des occasions de générer de nouvelles idées socialistes : de nouveaux modes d’organisation, de nouveaux horizons pour la transformation sociale. La tradition socialiste est une source précieuse d’inspiration et d’idées. Elle ne détient pas non plus les réponses à chaque question posée par chaque conjoncture, pour la simple raison que chaque conjoncture pose des questions différentes. […]

Pour que ce projet soit crédible aux yeux des personnes dont il dépend, il doit être à la hauteur du radicalisme de notre réalité. Il doit offrir un socialisme qui ne soit pas une branche du progressisme ou une aile du parti démocratique, mais une alternative véritablement anti-systémique, qui promette, même si c’est improbable, la fin du culte de la mort du capital et l’élévation de la santé, de la dignité et de l’autodétermination humaines comme principes organisateurs suprêmes de notre vie commune.


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Un virus n’est pas seulement un phénomène biologique, mais aussi un phénomène social. Les vulnérabilités qu’il exploite pour se propager ne sont pas seulement les propriétés des cellules humaines, mais aussi la façon dont les sociétés humaines sont organisées. Les sociétés qui s’organisent autour de l’accumulation du capital – c’est-à-dire les sociétés capitalistes – se mettent en danger, en particulier les sociétés comme les États-Unis, où l’accumulation prend une forme particulièrement brutale.

Il y a là une contradiction : en sapant la reproduction sociale, le capitalisme sape sa propre stabilité. La compression du prolétariat alimente le moteur du capital jusqu’à un certain point – puis il provoque l’immobilisation de la machine, comme l’a expliqué la théoricienne féministe Nancy Fraser. La crise du coronavirus offre une illustration vivante de cette dynamique. La pression extrême que le capital a exercée sur la reproduction sociale aux États-Unis a créé un environnement favorable à une pandémie qui détruit l’économie. Ces capitalistes privés, en dépouillant les seniors de leur capital pour le profit, ont contribué à créer une situation dans laquelle beaucoup de leurs confrères capitalistes ne pourront plus mettre le capital en mouvement.

Pour que l’accumulation reprenne son cours normal, le virus doit être contenu : la robustesse de la réponse chinoise, par exemple, est motivée non seulement par le désir de préserver la légitimité politique du parti communiste, mais aussi de relancer la production industrielle. Aux États-Unis, le retour à la normale nécessitera, entre autres, une augmentation modeste du soutien public à la reproduction sociale. Cela peut expliquer comment le Congrès a réussi à faire passer si rapidement, dès la première semaine de la pandémie, un projet de loi prévoyant dix jours de congé de maladie payé pour un sous-ensemble de travailleurs américains. Laisser les travailleurs tomber malades et mourir est acceptable ; laisser les travailleurs tomber malades et menacer le processus d’accumulation ne l’est pas.

À l’ère industrielle, le travail a obtenu des concessions du capital en raison d’une dépendance fondamentale : les capitalistes avaient besoin de travailleurs pour faire fonctionner les usines. Le ralentissement économique depuis les années 1970 a réduit cette dépendance, le déclin de l’industrie manufacturière inaugurant une ère de stagnation caractérisée par une demande de main-d’œuvre toujours faible, faisant pencher la balance du pouvoir à l’avantage du capital. La pandémie a le potentiel d’inverser partiellement cette évolution. Les travailleurs ont peut-être moins d’influence sur le processus d’accumulation en tant que travailleurs, mais ils peuvent désormais mettre en danger ce processus en tant que vecteurs de transmission virale. Cela offre peut-être une nouvelle base pour obtenir des concessions.

Bien sûr, les travailleurs peuvent aussi créer des problèmes à l’ancienne : en s’engageant dans des actions perturbatrices sur leur lieu de travail et dans leur communauté. L’espace pour de telles actions devrait s’élargir considérablement dans les semaines et les mois à venir. Imaginez un avenir proche avec un taux de chômage de 30 %, une insécurité alimentaire et immobilière généralisée, et des millions de morts dues à la pandémie et à la mortalité accrue d’un système de santé débordé. Il s’agit essentiellement de conditions de temps de guerre. Ce sont les conditions dans lesquelles une révolution devient, sinon probable, du moins envisageable.

En cas de crise, les paramètres de la possibilité politique s’élargissent. Des dizaines de municipalités ont mis un terme aux expulsions et aux coupures de services publics. Trump a demandé au HUD de suspendre les saisies et les expulsions des propriétaires dont les hypothèques sont assurées par l’Administration fédérale du logement. La Californie prévoit d’installer des milliers de sans-abri dans des hôtels, et dans certains cas, de les acheter carrément. Les villes de New York, Houston et Detroit ont rendu les services de bus locaux gratuits.

Mais ce n’est qu’un début. Avec une pression venant d’en bas, ces fissures dans le bon sens peuvent être élargies ; en effet, la survie d’un nombre important de personnes en dépend probablement. Dans ce but, Bernie Sanders veut que le gouvernement fédéral envoie à chaque ménage 2000 dollars par mois, qu’il invoque la loi sur la production de défense pour obliger les entreprises privées à produire des biens essentiels comme des masques et des respirateurs, et qu’il institue un moratoire national sur les expulsions, les saisies et les coupures de services publics, entre autres mesures.

Toutefois, étant donné le rythme des événements, même ces demandes peuvent sembler modérées dans un court laps de temps. Chez les socialistes, la crise a suscité de nouveaux appels à la nationalisation de divers secteurs. Le secteur de la santé semble être un candidat évident, en particulier compte tenu du flot de faillites d’hôpitaux à venir, de la nécessité d’une coordination rationnelle du type de celle que les marchés ne peuvent pas fournir et de l’impératif moral de s’occuper des millions d’Américains qui ne sont pas assurés ou sont sous-assurés.

Mais une analyse concrète de la situation concrète exige aussi quelque chose de plus. Une tentation permanente des socialistes est de reprendre les modèles des époques de lutte précédentes et de les appliquer, sans modification, aux problèmes du moment présent. Cette tentation s’accroît en temps de crise, car l’affaiblissement du statu quo crée des occasions de faire circuler plus largement les vieilles idées socialistes. Mais les temps de crise sont aussi des occasions de générer de nouvelles idées socialistes : de nouveaux modes d’organisation, de nouveaux horizons pour la transformation sociale. La tradition socialiste est une source précieuse d’inspiration et d’idées. Elle ne détient pas non plus les réponses à toutes les questions posées par chaque conjoncture, pour la simple raison que chaque conjoncture pose des questions différentes.

Selon Marx, les réponses à ces questions doivent être trouvées dans les luttes de la classe ouvrière. La classe ouvrière n’était pas seulement la seule force sociale capable de construire le socialisme, elle était aussi la seule force sociale capable de déterminer à quoi ressemblerait le socialisme. Ce processus sera mis en œuvre par la pratique, c’est-à-dire par les innombrables collisions et résistances de la lutte des classes. Le communisme, écrit-il avec Engels, n’est pas « un idéal auquel la réalité devra s’adapter », mais « le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses ». La tâche des socialistes aujourd’hui est de localiser les secousses de ce mouvement et d’en extraire le contenu implicite : affiner ses matières premières en nouvelles stratégies et programmes et en futurs possibles.

Les matériaux ne manqueront bientôt plus pour travailler, car la pandémie fait tourner un cycle d’auto-activité prolétarienne. Les travailleurs du monde entier ont maintenant un problème urgent à régler – leur santé – et s’organisent déjà sur cette base. Des grèves sauvages ont éclaté parmi les éboueurs, les travailleurs de l’automobile, les ouvriers de l’aviculture, les employés d’entrepôt et les chauffeurs de bus. Amazon a connu une vague de militantisme, forçant la direction à promettre de meilleures protections sanitaires et à accorder des congés payés à l’ensemble de sa main-d’œuvre. Les travailleurs d’Instacart et de Whole Foods ont organisé des actions syndicales. Les infirmières syndiquées se sont mobilisées pour protester contre les pénuries. Les travailleurs de GE ont exigé que les usines de moteurs à réaction soient réaménagées pour fabriquer des respirateurs. Des groupes d’entraide apparaissent pour coordonner les livraisons d’épicerie et les soins aux enfants. Les locataires de tout le pays organisent des grèves des loyers. À Los Angeles, des familles de sans-abri saisissent les maisons vacantes.

Ce sont des stratégies de survie, mais ce sont aussi, peut-être, les germes d’un nouveau monde : des sites de pouvoir social où les gens peuvent collectivement fournir les ressources dont ils ont besoin et participer directement aux décisions qui les concernent. C’est dans ces lieux et ces pratiques que se trouvent les contours du prochain projet socialiste. Pour que ce projet soit crédible aux yeux des personnes dont il dépend, il doit être à la hauteur du radicalisme de notre réalité. Il doit offrir un socialisme qui ne soit pas une branche du progressisme ou une aile du parti démocratique mais une alternative véritablement anti-systémique, qui promette, même si c’est improbable, la fin du culte de la mort du capital et l’élévation de la santé, de la dignité et de l’autodétermination humaines comme principes organisateurs suprêmes de notre vie commune.

Via Commune

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