Un concept qui mérite d’être compris : hypocognition

L’hypocognition suggère que si nous n’avons « pas de mots » pour quelque chose, peut-être devrions-nous en inventer, parce que nous ne pouvons pas saisir (et encore moins partager, combattre ou lutter contre) ce que nous ne pouvons pas articuler.

En 1806, l’entrepreneur Frédéric Tudor s’est rendu sur l’île de la Martinique avec une précieuse cargaison. Il avait récolté de la glace sur les rivières gelées du Massachusetts et espérait faire un profit appréciable en la vendant à des clients tropicaux. Il n’y avait qu’un seul problème : les habitants de l’île n’avaient jamais vu de glace. Ils n’avaient jamais goûté à une boisson fraîche, ni à une pinte de glace. La réfrigération n’était pas une innovation célèbre, mais un concept inconnu. À leurs yeux, la cargaison de Tudor n’avait aucune valeur. Son investissement considérable a fondu, non apprécié et non vendu, dans la chaleur des Caraïbes.

Le conte de glace de Tudor contient un point important sur les affaires humaines. Souvent, le destin de l’homme ne repose pas sur ce que les gens savent mais sur ce qu’ils ne savent pas. Souvent, les résultats de la vie sont déterminés par l’hypocognition.

L’hypocognition, un terme introduit dans la science moderne du comportement par l’anthropologue Robert Levy, signifie l’absence de représentation linguistique ou cognitive d’un objet, d’une catégorie ou d’une idée. Les Martiniquais étaient en hypocognition parce qu’il leur manquait une représentation cognitive de la réfrigération. Mais nous sommes également en hypocognition pour les nombreux concepts qui échappent à notre conscience. Nous errons sur les terrains inconnus de la vie comme des novices plus souvent que comme des experts, complaisants avec ce que nous savons et inconscients de ce qui nous échappe.

Dans les transactions financières, près des deux tiers des Américains sont en hypocognition en ce qui concerne les intérêts composés, ignorant combien l’épargne peut leur rapporter et à quelle vitesse l’endettement peut les écraser. Dans le domaine de la santé, un bon tiers des personnes souffrant de diabète de type 2 restent en hypocognition face à la maladie. Elles ne cherchent pas le traitement nécessaire – bien qu’elles reconnaissent avoir une vision floue, la bouche sèche, des mictions fréquentes – parce qu’elles n’ont pas le concept sous-jacent qui permettrait d’unifier les différents signaux d’alerte en une seule alarme.

L’hypocognition, c’est l’absence de choses. Elle est difficile à reconnaître précisément parce qu’elle est invisible. Pour reconnaître l’hypocognition, il faut s’écarter de la familiarité rassurante de notre propre culture pour saisir l’inconnu et le manque. Après tout, il est difficile de voir la culture que nous habitons uniquement de l’intérieur.

Réfléchissez à ceci : dans quelle mesure pouvez-vous discerner les différentes nuances de bleu ? Si vous parlez russe, grec, turc, coréen ou japonais, vos chances sont bien meilleures que si vous parlez anglais. Les premiers groupes ont deux représentations linguistiques distinctes du bleu.

En russe, par exemple, le bleu foncé (sinii) et le bleu clair (goluboi) sont aussi distincts que le rouge et le rose. Mais en anglais, nous connaissons le bleu comme un concept unique. La privation de concepts de couleur à grain plus fin constitue un grand désavantage perceptif. Les anglophones confondent plus facilement les nuances de bleu, non pas parce que nous avons une vision moins bonne, mais parce que nous manquons des distinctions plus granulaires dans la langue que nous parlons.

L’hypocognition réside également dans l’enchevêtrement d’expériences émotionnelles que nous rencontrons mais que nous ne parvenons pas à expliquer. Nous sommes en hypocognition au milieu des moments de frustration qui grondent lorsque nous ne trouvons pas les mots pour décrire ce que nous ressentons. S’il existe une consolation, nous pourrions nous tourner vers d’autres mondes culturels pour acquérir un lexique émotionnel qui reconnaîtrait ces émotions. Avez-vous déjà ressenti le désir inexprimé mais mutuel de regarder dans les yeux d’un être cher ? C’est le mamihlapinatapei en langue Yagán du Chili. Avez-vous déjà ressenti l’irrésistible envie de pincer la joue d’un bébé ? C’est gigil en tagalog.

Mais aucun répertoire émotionnel ne peut à lui seul résumer la multitude d’expériences émotionnelles que l’humanité a développées. Imaginez cette scène :

Un homme agit de manière désemparée et collante pour que sa femme lui prépare son petit déjeuner, alors qu’il sait qu’elle est pressée. Elle lui fait quand même la cuisine. Que ressent l’homme ?

La femme lui rend la pareille en organisant une sortie sociale privée, obligeant son mari à l’accompagner. L’homme vient quand même. Que ressent la femme ?

L’émotion en jeu est amae, que vous, comme nous, pourriez avoir du mal à analyser, à moins d’avoir été élevé dans la culture japonaise. L’ amae, est un sentiment agréable que l’homme éprouve lorsqu’il se prélasse dans l’indulgence de sa femme, et vice versa. L’homme se sent aimé, non pas parce que sa femme a cuisiné pour lui, mais parce qu’elle a cuisiné pour lui malgré sa demande mal élevée – qu’il a d’ailleurs orchestrée de main de maître. Amae, une émotion qui n’a pas d’équivalent en anglais, ni en français peut sembler confuse et machiavélique pour un esprit occidental. Mais pour les Japonais, c’est parfaitement logique. Elle accueille l’intimité, favorise l’affection et invite à la vulnérabilité. C’est le ciment des relations sociales au Japon.

C’est peut-être là que réside le plus grand danger de l’hypocognition. Elle est confrontée à un concept qui capte quelque chose que nous ne pouvons pas sonder, une émotion exotique que nous ne pouvons pas saisir, une certaine idée qui suscite chez les autres ferveur et enthousiasme, mais qui nous frappe comme rien d’autre qu’étrangère et bizarre, un certain principe qui doit, contre notre propre raison, être déraisonnable.

Si l’hypocognition appauvrit nos connaissances et notre compréhension, comment pouvons-nous nous en libérer ? La tentative de réduire l’hypocognition devrait être une poursuite délicate, car aller trop loin contre l’hypocognition nous rend vulnérables à son contraire, l’hypercognition. Souffrir de l’hypercognition, c’est appliquer à l’excès un concept familier à des circonstances où il n’a pas sa place. Le stress psychologique, par exemple, a une relation réelle mais complexe avec la maladie physique. Mais les gens appliquent souvent ce concept de façon excessive. Malgré ce que beaucoup croient, le stress ne provoque pas d’ulcères ou de syndrome du côlon irritable. Il peut aggraver un épisode d’eczéma, mais il n’est en aucun cas la cause de la maladie.

Et qui sont les plus susceptibles d’être victimes de l’hypercognition ? Les experts. Les experts qui sont confinés par leur propre expertise. Les experts qui abusent de l’ensemble restreint de concepts saillants dans leur propre profession tout en négligeant un éventail plus large de concepts tout aussi valables. Étant donné un patient, un cardiologue est plus susceptible de diagnostiquer une maladie cardiaque qu’un expert en maladies infectieuses, qui est plus susceptible de voir le travail d’un virus. Le parti pris en faveur de ce qui est connu peut conduire à des diagnostics erronés ou tardifs qui entraînent des conséquences néfastes.

Mais rendons à César ce qui est à César ce qui est à César. L’esprit humain est un incroyable disque dur organique d’informations. Le locuteur anglais type connaîtra l’équivalent de 48 000 entrées de dictionnaire à l’âge de 60 ans.

Néanmoins, même avec cette capacité, l’hypocognition est inévitable. Les vocabulaires que nous acquérons au cours d’une vie font pâle figure face aux 600 000 entrées contenues dans l’Oxford English Dictionary, et ce avant même que nous nous tournions vers la myriade de concepts résidant dans d’autres langues.

Au cours des dernières décennies, les sciences sociales ont répertorié de nombreuses lacunes dans les connaissances de l’esprit humain. Peut-être pouvons-nous commencer à comprendre ces points aveugles en ajoutant la notion d’hypocognition à notre arsenal cognitif. Cela ne guérira pas notre faillibilité, mais cela pourrait simplement nous inviter à rechercher nos inconnues personnelles et nous conduire à une vie plus sage et plus enrichissante.

Wu, K., & Dunning, D. (2018). L’hypocognition : Donner un sens au monde au-delà de sa portée conceptuelle. Review of General Psychology, 22(1), 25-35. [PDF] (EN ANGLAIS)

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