Les données comme propriété ?

La propriété des données et les données comme le nouveau plutonium sont des sujets que j’ai déjà abordés plusieurs fois. Cet article de Salomé Viljoen est une excellente revue des différents points de vue. Elle distingue les concepts de gouvernance des données selon qu’ils sont propices (les gens devraient être propriétaires de leurs données) ou dignes (le contrôle de vos données est un droit de l’homme fondamental), énumère et critique les raisons et les problèmes de chacun, avec des explications claires du pourquoi dans chaque cas. Viljoen conclut avec sa façon préférée (et la mienne) d’aborder le problème : l’alternative démocratique, en considérant les données comme un bien commun géré pour la communauté. L’idée d’échelle est ici particulièrement importante, l’échelle des acteurs actuels, l’échelle en nombre d’utilisateurs et l’échelle en quantité de données. Les infostructures communes ont un sens pour certaines des mêmes raisons que les infrastructures publiques. La question des données en tant que biens communs a été soulevée plus souvent au niveau des villes, mais cette remarque retient mon attention : « Le recensement américain et ses agences statistiques, qui adhèrent à des règles strictes en matière de limitation des objectifs et de confidentialité, peuvent être étendus à des organes plus généraux de gouvernance des données« . Je ne sais pas si c’est nécessairement la réponse, mais recadrer une agence existante au niveau national est une bonne façon de réfléchir à la question.

Enfin, les échanges de données génèrent des externalités considérables en matière de protection de la vie privée : les informations sur une personne peuvent très bien être utilisées pour faire des déductions appliquées à une autre. […]

Les critiques suscitent des propositions de réforme. Ainsi, la gouvernance des données apparaît comme un terrain clé pour discipliner les entreprises engagées dans la sécurisation des données et pour répondre aux injustices du capitalisme informationnel. Des universitaires, des militants, des technologues et même des candidats à la présidence ont tous proposé des réformes de la gouvernance des données pour lutter contre les maux sociaux générés par l’industrie technologique.

Ces réformes se présentent généralement sous deux formes. Les réformes propres diagnostiquent la source de l’injustice de la diffusion des données en l’absence de droits de propriété (ou de travail) formels réglementant le processus de production. En 2016, l’inventeur du World Wide Web, Sir Tim Berners-Lee, a fondé Solid, une plateforme de décentralisation du Web, en raison de son inquiétude quant à la manière dont l’extraction de données alimente le déséquilibre de pouvoir croissant du Web qui, note-t-il, « a évolué en un moteur d’iniquité et de division, influencé par des forces puissantes qui l’utilisent pour leurs propres objectifs« . En réponse, Solid « vise à changer radicalement la façon dont les applications Web fonctionnent aujourd’hui, ce qui se traduit par une véritable propriété des données ainsi qu’une amélioration de la vie privée ». Solid est un projet populaire au sein du mouvement #ownyourdata de la communauté des chaînes de magasins ; un autre est Radical Markets, une suite de propositions de Glen Weyl (économiste et chercheur chez Microsoft) qui inclut le développement d’un marché du travail pour les données. Comme Solid, le projet de Weyl est en partie une réponse à l’inégalité : il vise à perturber le « technoféodalisme » de l’économie numérique, où les fruits non rémunérés du labeur des travailleurs de l’informatique contribuent à accroître l’inégalité de l’économie technologique. Des politiciens progressistes, d’Andrew Yang à Alexandria Ocasio-Cortez, ont également avancé des propositions de réforme de l’économie de l’information, proposant des variations sur le thème de la propriété des utilisateurs sur leurs données personnelles.

Le deuxième type de réformes, que je qualifie de dignes, va au-delà de l’affirmation des droits à la propriété des données, et résiste à la marchandisation des données, en s’appuyant sur un cadre de droits civils et humains pour plaider en faveur de protections accrues. Les réformes proposées dans ce sens donnent aux individus la possibilité de dire non aux formes de collecte de données avec lesquelles ils ne sont pas d’accord, de déterminer le sort des données recueillies à leur sujet et de leur accorder des droits contre l’utilisation de données les concernant d’une manière qui viole leurs intérêts.

À l’instar des entreprises technologiques privées actuelles, les systèmes de protection sociale – qu’il s’agisse de soins de santé, de logement ou de revenu de base – nécessiteraient presque certainement de rendre les individus lisibles, parfois contre leur gré. Mais ils le feraient au service des efforts vitaux de l’État-providence démocratique plutôt que pour des gains privés. […]

Une des voies à suivre consiste à reconcevoir les données sur les personnes comme une ressource démocratique. Ces propositions considèrent les données non pas comme l’expression d’un moi intérieur soumis à un ordre privé et à la volonté individuelle, mais comme une ressource collective soumise à un ordre démocratique. […]

Concevoir les données comme une ressource démocratique peut donc permettre de mieux réaliser la justice relationnelle et distributive et indiquer la voie vers le rôle positif et essentiel que les infrastructures de données joueront dans toute prestation efficace de l’État en matière de bien-être.

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