📜 Le domaine de la cliodynamique qui utilise des modĂšles mathĂ©matiques pour prĂ©dire les contours de l’histoire a de mauvaises nouvelles pour l’avenir de notre sociĂ©tĂ©

Peter Turchin, qui est largement crĂ©ditĂ© d’avoir fondĂ© ce domaine, suggĂšre dans un article pour The Atlantic que notre histoire peut ne pas s’annoncer avec un bon avenir. Bien que le travail de Turchin soit intĂ©ressant, plusieurs autres historiens ont critiquĂ© son travail et le concept de « mĂ©gahistoire« , et suggĂšrent qu’il s’agit d’un autre exemple d’une mentalitĂ© STEM appliquĂ©e aux sciences humaines.

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« Peter Turchin, l’un des experts mondiaux sur le dendroctone du pin et peut-ĂȘtre aussi sur les ĂȘtres humains, m’a rencontrĂ© Ă  contrecƓur cet Ă©tĂ© sur le campus de l’universitĂ© du Connecticut Ă  Storrs, oĂč il enseigne. Comme beaucoup de gens pendant la pandĂ©mie, il a prĂ©fĂ©rĂ© limiter ses contacts avec les humains. Il doutait Ă©galement que les contacts humains aient une grande valeur de toute façon, alors que ses modĂšles mathĂ©matiques pouvaient dĂ©jĂ  me dire tout ce que j’avais besoin de savoir », raconte Graeme Wood.

Les problĂšmes fondamentaux, dit-il, sont une sombre triade de maladies sociales : une classe d’Ă©lite gonflĂ©e, avec trop peu d’emplois d’Ă©lite pour tout le monde ; la baisse du niveau de vie de la population en gĂ©nĂ©ral ; et un gouvernement qui ne peut pas couvrir ses positions financiĂšres. Ses modĂšles, qui suivent ces facteurs dans d’autres sociĂ©tĂ©s Ă  travers l’histoire, sont trop compliquĂ©s Ă  expliquer dans une publication non technique. Mais ils ont rĂ©ussi Ă  impressionner les auteurs de publications non techniques, et lui ont valu des comparaisons avec d’autres auteurs de « mĂ©gahistoire », tels que Jared Diamond et Yuval Noah Harari. Le chroniqueur du New York Times Ross Douthat avait autrefois trouvĂ© la modĂ©lisation historique de Turchin peu convaincante, mais 2020 a fait de lui un croyant : « À ce stade, » Douthat a rĂ©cemment admis sur un podcast, « j’ai l’impression que vous devez lui accorder un peu plus d’attention ».

Diamond et Harari avaient pour but de dĂ©crire l’histoire de l’humanitĂ©. Turchin se penche sur un futur lointain, de science-fiction, pour ses pairs. Dans War and Peace and War (2006), son livre le plus accessible, il se compare Ă  Hari Seldon, le « mathĂ©maticien non-conformiste » de la sĂ©rie Fondation d’Isaac Asimov, qui peut prĂ©dire la montĂ©e et la chute des empires. Au cours de ces 10 000 ans de donnĂ©es, Turchin pense avoir trouvĂ© des lois de fer qui dictent le destin des sociĂ©tĂ©s humaines.

Le destin de notre propre sociĂ©tĂ©, dit-il, ne sera pas joli, du moins Ă  court terme. « Il est trop tard », m’a-t-il dit alors que nous passions devant le lac Mirror, que le site web de l’UConn dĂ©crit comme un endroit favori des Ă©tudiants pour « lire, se dĂ©tendre ou se balancer sur la balançoire en bois ». Les problĂšmes sont profonds et structurels, et non du type de ceux que le fastidieux processus de changement dĂ©mocratique peut rĂ©gler Ă  temps pour prĂ©venir le chaos. Turchin compare l’AmĂ©rique Ă  un Ă©norme navire qui se dirige directement vers un iceberg : « Si vous avez une discussion entre les membres de l’Ă©quipage sur la façon de tourner, vous ne tournerez pas Ă  temps, et vous toucherez directement l’iceberg. » Depuis une dizaine d’annĂ©es, il y a eu des discussions. Le bruit que vous entendez aujourd’hui – le tordage de l’acier, l’Ă©clatement des rivets – est celui du navire qui heurte l’iceberg.

« Nous sommes presque garantis » cinq annĂ©es d’enfer, prĂ©dit Turchin, et probablement une dĂ©cennie ou plus. Le problĂšme, dit-il, est qu’il y a trop de gens comme moi. « Vous ĂȘtes de la classe dirigeante », dit-il, sans plus de rancune que s’il m’avait informĂ© que j’avais les cheveux bruns, ou un iPhone lĂ©gĂšrement plus rĂ©cent que le sien. Parmi les trois facteurs de violence sociale, M. Turchin souligne surtout la « surproduction des Ă©lites », c’est-Ă -dire la tendance des classes dirigeantes d’une sociĂ©tĂ© Ă  croĂźtre plus vite que le nombre de postes Ă  pourvoir par leurs membres. L’une des façons dont une classe dirigeante peut se dĂ©velopper est de penser biologiquement Ă  l’Arabie Saoudite, oĂč les princes et les princesses naissent plus vite que les rĂŽles royaux ne peuvent ĂȘtre crĂ©Ă©s pour eux. Aux États-Unis, les Ă©lites se surproduisent grĂące Ă  une mobilitĂ© ascendante sur le plan Ă©conomique et Ă©ducatif : De plus en plus de gens s’enrichissent et de plus en plus s’instruisent. Aucun de ces phĂ©nomĂšnes ne semble mauvais en soi. Ne voulons-nous pas que tout le monde soit riche et instruit ? Les problĂšmes commencent lorsque l’argent et les diplĂŽmes de Harvard deviennent comme des titres royaux en Arabie saoudite. Si beaucoup de gens en ont, mais que seuls certains ont un rĂ©el pouvoir, ceux qui n’ont pas de pouvoir finissent par se retourner contre ceux qui en ont.

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L’un de ses derniers articles a Ă©tĂ© publiĂ© dans la revue Oikos. « L’Ă©cologie des populations a-t-elle des lois gĂ©nĂ©rales ? » demanda Turchin. La plupart des Ă©cologistes ont rĂ©pondu non : Les populations ont leur propre dynamique, et chaque situation est diffĂ©rente. Les dendroctones du pin se reproduisent, se dĂ©chaĂźnent et ravagent une forĂȘt pour des raisons liĂ©es aux dendroctones, mais cela ne signifie pas que les populations de moustiques ou de tiques vont augmenter et diminuer selon les mĂȘmes rythmes. Selon M. Turchin, « il y a plusieurs propositions trĂšs gĂ©nĂ©rales de type loi » qui pourraient ĂȘtre appliquĂ©es Ă  l’Ă©cologie. AprĂšs sa longue adolescence de collecte et de catalogage, l’Ă©cologie disposait de suffisamment de donnĂ©es pour dĂ©crire ces lois universelles – et pour cesser de prĂ©tendre que chaque espĂšce avait ses propres particularitĂ©s. « Les Ă©cologistes connaissent ces lois et devraient les appeler des lois », a-t-il dĂ©clarĂ©. Turchin a proposĂ©, par exemple, que les populations d’organismes augmentent ou diminuent de maniĂšre exponentielle, et non linĂ©aire. C’est pourquoi si vous achetez deux cochons d’Inde, vous aurez bientĂŽt non seulement quelques cochons d’Inde de plus, mais aussi une maison – et ensuite un quartier – remplie de ces fichues choses (tant que vous continuez Ă  les nourrir). Cette loi est assez simple pour ĂȘtre comprise par un lycĂ©en en mathĂ©matiques, et elle dĂ©crit la fortune de tout, des tiques aux Ă©tourneaux en passant par les chameaux. Les lois que Turchin appliquait Ă  l’Ă©cologie – et son insistance Ă  les appeler des lois – ont gĂ©nĂ©rĂ© une controverse respectueuse Ă  l’Ă©poque. Aujourd’hui, elles sont citĂ©es dans les manuels scolaires.

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« Il existe un dĂ©bat de longue date parmi les scientifiques et les philosophes sur la question de savoir si l’histoire a des lois gĂ©nĂ©rales », Ă©crit-il dans Secular Cycles(2009) avec un co-auteur. « Un postulat de base de notre Ă©tude est que les sociĂ©tĂ©s historiques peuvent ĂȘtre Ă©tudiĂ©es avec les mĂȘmes mĂ©thodes que celles utilisĂ©es par les physiciens et les biologistes pour Ă©tudier les systĂšmes naturels ». Turchin a fondĂ© une revue, Cliodynamics, consacrĂ©e Ă  « la recherche de principes gĂ©nĂ©raux expliquant le fonctionnement et la dynamique des sociĂ©tĂ©s historiques ». Il avait dĂ©jĂ  annoncĂ© l’arrivĂ©e de cette discipline dans un article paru dans Nature, oĂč il comparait les historiens rĂ©ticents Ă  l’Ă©laboration de principes gĂ©nĂ©raux Ă  ses collĂšgues biologistes « qui se soucient le plus de la vie privĂ©e des fauvettes ». « Que l’histoire continue Ă  se concentrer sur le particulier », Ă©crivait-il. La cliodynamique (domaine de recherche pluridisciplinaire visant Ă  dĂ©crire des dynamiques historiques par le biais de modĂšles mathĂ©matiques) serait une nouvelle science. Pendant que les historiens dĂ©poussiĂ©reraient des pots dans le sous-sol de l’universitĂ©, Turchin et ses disciples seraient Ă  l’Ă©tage, rĂ©pondant aux grandes questions.

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Egalement malvenue : la conclusion que des troubles civils pourraient bientĂŽt se produire, et pourraient atteindre le point de briser le pays. En 2012, Turchin a publiĂ© une analyse de la violence politique aux États-Unis, en commençant encore une fois par une base de donnĂ©es. Il a classĂ© 1 590 incidents – Ă©meutes, lynchages, tout Ă©vĂ©nement politique qui a tuĂ© au moins une personne – de 1780 Ă  2010. Certaines pĂ©riodes Ă©taient placides et d’autres sanglantes, avec des pics de brutalitĂ© en 1870, 1920 et 1970, un cycle de 50 ans. Turchin exclut l’ultime incident violent, la guerre civile, comme un « évĂ©nement sui generis ». L’exclusion peut sembler suspecte, mais pour un statisticien, la « rĂ©duction des valeurs aberrantes » est une pratique courante. Les historiens et les journalistes, en revanche, ont tendance Ă  se concentrer sur les valeurs aberrantes – parce qu’elles sont intĂ©ressantes – et passent parfois Ă  cĂŽtĂ© de tendances plus importantes.

Certains aspects de cette vision cyclique nĂ©cessitent de rĂ©apprendre des parties de l’histoire amĂ©ricaine, en accordant une attention particuliĂšre au nombre des Ă©lites. Selon M. Turchin, l’industrialisation du Nord, qui a commencĂ© au milieu du XIXe siĂšcle, a enrichi un grand nombre de personnes. Le troupeau d’Ă©lite a Ă©tĂ© abattu pendant la Guerre de SĂ©cession, qui a tuĂ© ou appauvri la classe des esclaves du Sud, et pendant la Reconstruction, lorsque l’AmĂ©rique a connu une vague d’assassinats de politiciens rĂ©publicains. (Le plus cĂ©lĂšbre d’entre eux fut l’assassinat de James A. Garfield, le 20e prĂ©sident des États-Unis, par un avocat qui avait demandĂ© mais n’avait pas reçu de nomination politique). Ce n’est qu’avec les rĂ©formes progressistes des annĂ©es 20, et plus tard avec le New Deal, que la surproduction des Ă©lites a en fait ralenti, du moins pendant un certain temps.

Cette oscillation entre violence et paix, avec la surproduction des Ă©lites comme premier cavalier de l’apocalypse amĂ©ricaine rĂ©currente, a inspirĂ© la prĂ©diction de Turchin pour 2020. En 2010, lorsque Nature a interrogĂ© les scientifiques sur leurs prĂ©dictions pour la dĂ©cennie Ă  venir, la plupart ont pris cette enquĂȘte comme une invitation Ă  s’auto-proclamer et Ă  rhapsodier, en rĂȘvant, sur les avancĂ©es Ă  venir dans leur domaine. Turchin a rĂ©torquĂ© avec sa prophĂ©tie de malheur et a dĂ©clarĂ© que rien de moins qu’un changement fondamental n’arrĂȘterait un autre virage violent.

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S’il a raison, il est difficile de voir comment l’histoire Ă©vitera d’assimiler ses idĂ©es – si elle peut Ă©viter d’ĂȘtre abolie par elles. En privĂ©, certains historiens considĂšrent les outils qu’il utilise comme puissants, mĂȘme s’ils sont un peu grossiers. La cliodynamique fait maintenant partie d’une longue liste de mĂ©thodes qui sont arrivĂ©es sur la scĂšne en promettant de rĂ©volutionner l’histoire. Beaucoup Ă©taient des modes, mais certaines ont survĂ©cu Ă  cette Ă©tape pour prendre leur place lĂ©gitime dans une boĂźte Ă  outils historiographique en expansion. Les mĂ©thodes de Turchin ont dĂ©jĂ  montrĂ© leur puissance. La cliodynamique offre des hypothĂšses scientifiques, et l’histoire humaine nous donnera de plus en plus d’occasions de vĂ©rifier ses prĂ©dictions – rĂ©vĂ©lant si Peter Turchin est un Hari Seldon ou un simple Nostradamus.

Via The Atlantic

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