Déchiffrer les mots dans les forêts : l’alphabet des arbres

L’artiste Katie Holten cherche à décoloniser le langage et à redécouvrir l’imagination en transformant les lettres en arbres. En combinant l’ancienne écriture Ogham avec l’irlandais et l’anglais, son Irish Tree Alphabet – Alphabet des arbres irlandais – transforme les mots en un langage arboricole de lieu et d’appartenance.

L’Irish Tree Alphabet est né d’une graine enracinée dans l’Ulysse de James Joyce ? Oui, d’une certaine manière, ce texte moderniste offre un moyen de reboiser la littérature et notre imagination environnementale. L’épisode « Cyclope » comporte une section enchanteresse dans laquelle deux nationalistes irlandais déplorent l’absence d’arbres en Irlande : Nous serons bientôt sans arbres comme le Portugal, dit John Wyse, ou l’Heligoland avec son seul arbre si rien n’est fait pour reboiser la terre.

Joyce allie l’histoire sociopolitique et l’histoire naturelle dans une cérémonie de mariage d’arbres fantastiques. Les humains et les arbres s’entrelacent et fusionnent pour célébrer le mariage de Miss Fir Conifer of Pine Valley et de Jean Wyse de Neaulan, grand chef garde forestier des Irish National Foresters. Les invités du mariage sont des hybrides humains-arbres. (Les confettis – « noisettes, bourgeons, laurier, chatons de saule, houx, branches de gui et rameaux) – inspirent la ponctuation de l’alphabet de mes arbres). Cet enchevêtrement entre l’homme et l’arbre offre la possibilité d’une relation symbiotique avec la terre. Nous sommes à la fois nous-mêmes et les arbres.

L’IRLANDE est représentée depuis longtemps comme une femme fertile aux cheveux souples : Éire. Les forêts ont recouvert l’île après la dernière période glaciaire, mais dès l’arrivée des chasseurs-cueilleurs du mésolithique, le processus d’hybridation a commencé. La nature et la culture ont fusionné, créant de nouveaux paysages, coupant ses boucles. L’écosystème forestier irlandais a progressivement décliné à mesure que les immigrants du Néolithique défrichaient des terres pour l’agriculture, un processus qui s’est poursuivi pendant des milliers d’années. Au XVIIe siècle, les impérialistes britanniques se sont gavés des forêts de chênes de l’île afin de construire leurs cuirassés.

Aujourd’hui encore, il existe des tensions entre les citoyens qui réclament une remise en état – un retour aux forêts de feuillus indigènes – et le gouvernement irlandais, qui résiste à soutenir de véritables efforts de reboisement et encourage plutôt les « fermes d’arbres » – des plantations de conifères malsaines et basées sur le profit.

Les arbres expirent. Nous inspirons. Mais que se passe-t-il quand il n’y a plus d’arbres ?

L’OGHAM EST LA PREMIÈRE forme d’écriture en IRLANDE. Datant du IVe siècle, il est souvent appelé affectueusement l’alphabet des arbres. C’est une écriture archaïque qui utilise les arbres pour les lettres. En Ogham, les caractères étaient appelés feda « arbres » ou nin « branches fourchues » en raison de leur forme. Étonnamment, cet ancien alphabet était « écrit » à partir des racines, chaque caractère jaillissant d’une ligne centrale, comme les feuilles sur une tige ou les branches sur un arbre.

Le langage comme matière vivante.

Aujourd’hui, cet alphabet du début du Moyen Âge est une énigme, qui survit sous forme d’inscriptions gravées dans la pierre. Les messages qui ont pu être gravés sur les arbres ne subsistent plus…

Lorsque nous traduisons nos mots en glyphes (comme les arbres, par exemple), cela nous oblige à tout relire. Une police de caractères arborescente nous permet de jouer avec les molécules du langage. De nouvelles formes de lettres – les arbres – remplacent chaque caractère de l’alphabet latin. Au fur et à mesure que nous tapons, des arbres poussent à l’écran. Les mots sont peut-être les plus petites unités de la langue, mais les lettres sont les plus petits « morceaux » de notre écosystème linguistique, comme les arbres individuels dans une forêt. L’ABC des arbres nous aide à relire le passé, à représenter le présent et à imaginer l’avenir en nous offrant un moyen simple de traduire ce que nous pensons savoir déjà.

L’alphabet des arbres nous offre un moyen d’élucider les paradoxes de l’Anthropocène en nous ralentissant pour déchiffrer les mots dans les bois. C’est une invitation à commencer à réfléchir à la communication entre les espèces, à la narration d’histoires multi-espèces et à notre ancien enchevêtrement avec les arbres.

Les mots sont les plus petites unités de langage qui se suffisent à elles-mêmes. Ils sont au cœur de notre expérience d’être humain. Les langues que nous parlons façonnent profondément notre façon de penser, notre vision du monde et notre mode de vie.

Notre capacité à produire un langage est innée, comme la capacité d’un arbre à produire des feuilles. Les bourgeons éclatent avec des histoires potentielles. Les mots créent du sens ; ils sont vivants et évoluent avec la culture. Les mots peuvent être plantés. Ils ont de l’importance. Nous pouvons semer des histoires, les regarder prendre racine et grandir. C’est ce qui nous rend humains.

Nous sommes tous importants.

(…)

Amusez-vous à traduire vos mots en arbres ici : http://irishtreealphabet.ie/

Lire la suite sur Emergence

1 commentaire sur “Déchiffrer les mots dans les forêts : l’alphabet des arbres”

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.