Sur Beethoven et les dons du silence

Nous restons dans la thématique de l’impact tellement néfaste du « bruit » et de cette agitation permanente dans nos oreilles, nos yeux, sous nos doigts, par Calnewport :

En 1801, à l’âge de 30 ans, Ludwig van Beethoven se plaignait de la diminution de son audition : « de loin, je n’entends pas les notes aiguës des instruments et les voix des chanteurs ».

Comme le raconte Arthur C. Brooks dans un article publié en 2019 dans le Washington Post, Beethoven s’est « déchaîné » contre son déclin, insistant pour jouer, martelant des pianos pour les ruiner dans une tentative futile d’entendre ses propres notes. À 45 ans, il était complètement sourd. Il envisagea le suicide, rapporte un ami, mais ne fut retenu que par la force de la « rectitude morale ».

C’est là que l’histoire de Beethoven tourne à la légende. Coupé du monde sonore qui l’entoure, ne travaillant qu’avec des structures musicales dansant à travers son imagination, tenant parfois un crayon dans sa bouche contre la table d’harmonie de son piano pour sentir la consonance de ses accords, Beethoven produit la meilleure musique de sa carrière, dont le point culminant est son incomparable Neuvième Symphonie, une composition si audacieusement nouvelle qu’elle réinvente totalement la musique classique.

« Il semble mystérieux que Beethoven soit devenu plus original et plus brillant en tant que compositeur en proportion inverse de sa capacité à entendre », écrit Brooks. « Mais ce n’est peut-être pas si surprenant ».

Comme l’explique Brooks, la diminution de l’audition de Beethoven a limité l’influence des « modes de composition dominants ». Alors que ses premiers travaux rappelaient « agréablement » son professeur, Josef Haydn, ses travaux ultérieurs étaient spectaculairement novateurs. « La surdité a libéré Beethoven en tant que compositeur car il n’avait plus la bande sonore de la société dans ses oreilles ».

De multiples leçons se cachent dans ce récit. Dans son éditorial, Brooks affirme que Beethoven nous enseigne les récompenses qui peuvent être cultivées en réponse à la perte ; un message important, c’est certain.

Ce qui frappe, cependant, c’est la mesure dans laquelle le silence a paradoxalement permis à Beethoven d’entendre quelque chose de nouveau.

Dans notre moment techno-culturel actuel, nous sommes constamment connectés à un esprit de ruche en ligne qui bourdonne des choses, dans l’urgence et l’influence quantifiée. Compter le nombre de fois où l’on nous a dit qu’on manquait quelque chose à cause de son absence à cette mêlée. Qui ne s’est pas dit qu’il avait besoin de « construire ma marque », ou d’être exposé à des personnes plus intéressantes et à des idées importantes, ou encore d’être branché sur le tic-tac des grands événements de la journée.

Mais il est également clair qu’une grande partie du travail le plus profond est venu de périodes de déconnexion relative…

Hemingway a écrit « For Whom the Bell Tolls » (Pour qui sonne le glas) en regardant les palmiers dans le calme de Key West. Lincoln s’est penché sur la Proclamation d’émancipation au milieu de la paix relative de la Maison des vieux soldats. Rowling termine l’épopée Harry Potter dans le calme opulent de l’hôtel Balmoral.

Parfois, il semble qu’il y ait un avantage à long terme à retirer « la bande-son de la société » de vos oreilles, même si dans le moment l’absence est aiguë. Comme le montre si bien Beethoven, on ne peut pas vraiment s’entendre tant qu’on ne peut pas baisser le volume de tous les autres.

Via Calnewport

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