Un capitalisme plus doux

ūüŹ≠ L’ann√©e derni√®re a √©t√© terrible pour l’√©conomie mondiale, m√™me si la r√©alit√© de la crise n’est pas visible √† la bourse. Les pauvres de la plan√®te ont √©t√© particuli√®rement touch√©s par les effets de contagion de la contradiction √©conomique mondiale. Cela soul√®ve une question importante : Cette crise r√©v√®le-t-elle quelque chose sur la nature irr√©m√©diable du capitalisme ou pouvons-nous utiliser cette exp√©rience pour construire une meilleure version du capitalisme ? Esther Duflo et Abhijit Banerjee discutent des moyens potentiels d’aller de l’avant, en conversation avec Elias Papaioannou de LBS :

La pand√©mie de Covid-19 a √©t√© un test unique et s√©v√®re pour le capitalisme mondial. Elle a fait plus de deux millions de victimes et a d√©vast√© l’√©conomie mondiale. Le d√©ploiement du vaccin est en cours, mais les perspectives de retour √† la normale varient encore √©norm√©ment d’un pays √† l’autre et d’un continent √† l’autre. Ainsi, alors que nous commen√ßons timidement √† reconstruire, il est plus pertinent que jamais de se demander comment le capitalisme pourrait fonctionner de mani√®re plus √©quitable.

Peu de personnes sont mieux plac√©es pour r√©pondre √† cette question urgente que les professeurs du MIT et √©conomistes laur√©ats du prix Nobel Abhijit Banerjee et Esther Duflo. Leur livre de 2019, Good Economics for Hard Times, √©tait une exploration de certains des probl√®mes les plus urgents de l’humanit√©, du changement climatique √† la migration de masse, afin de r√©v√©ler ce qui fonctionne dans l’√©conomie moderne – et ce qui ne fonctionne pas.

Ils ont r√©cemment rejoint Elias Papaioannou, codirecteur acad√©mique du Wheeler Institute for Business and Development, pour discuter de l’impact de la pand√©mie – qui s’est produite apr√®s la publication de Good Economics m√™me si, comme le dit Papaioannou, le th√®me du livre ¬ę¬†ne pourrait pas √™tre plus actuel¬†¬Ľ. Cette discussion fascinante est le troisi√®me √©v√©nement phare de l’institut sur le th√®me ¬ę¬†Repenser le capitalisme¬†¬Ľ.

Compte tenu de l’expertise des professeurs Duflo et Banerjee en mati√®re de lutte contre la pauvret√©, notamment dans les pays en d√©veloppement, ils sont encourag√©s par M. Papaioannou √† commencer par un aper√ßu de l’√©tat actuel de l’√©conomie mondiale, en mettant l’accent sur les pays les plus durement touch√©s.

¬ę¬†En termes de Covid, il est int√©ressant de constater que les taux de mortalit√© sont nettement plus faibles dans les pays √† faible revenu qu’en Occident¬†¬Ľ, d√©clare le professeur Banerjee. ¬ę¬†Je ne pense pas que quiconque ait la moindre id√©e de la raison, m√™me s’il existe bien s√Ľr des hypoth√®ses telles que des populations plus jeunes [plus r√©sistantes]. Mais compte tenu de ces taux de mortalit√© plus faibles, la r√©ponse √©conomique dans des pays comme l’Inde, o√Ļ l’√©conomie a √©t√© compl√®tement arr√™t√©e, √©tait r√©trospectivement probablement une r√©action excessive. Le PIB de l’Inde a chut√© de 24 % d’un trimestre √† l’autre, un chiffre presque impensable.¬†¬Ľ

Bien s√Ľr, il y a eu des blocages partout dans le monde – mais leur impact n’a pas √©t√© le m√™me. Les pays occidentaux riches ont pu emprunter pour soutenir leur √©conomie en mettant au ch√īmage technique une grande partie de la main-d’Ňďuvre, par exemple. Dans les pays plus pauvres, rien n’a permis de prot√©ger les entreprises et les moyens de subsistance de l’ab√ģme. Mais bien que la pauvret√© augmente plus rapidement dans les pays qui √©taient d√©j√† pauvres, la question cl√© est de savoir √† quelle vitesse ils peuvent se redresser. Ou, comme le dit le professeur Banerjee, dans quelle mesure ce recul de la pauvret√© sera-t-il ¬ę¬†persistant¬†¬Ľ ?

Le professeur Papaioannou fait remarquer qu’il y a l√† une note d’optimisme prudent. Une fa√ßon de voir les choses √† moiti√© pleine, selon laquelle ¬ę¬†bien que la pauvret√© ait augment√©, elle peut rapidement redescendre¬†¬Ľ. Il existe d’ailleurs un pr√©c√©dent historique r√©cent : le rebond relativement rapide apr√®s la crise financi√®re de 2008.

Un plan Marshall pour les années 2020

Le professeur Duflo reconna√ģt qu’il est tout √† fait possible de relancer l’√©conomie des pays les plus pauvres, ¬ę¬†mais il faudra agir… beaucoup de choses peuvent et doivent √™tre faites d√®s maintenant¬†¬Ľ. Elle estime que cela n√©cessitera une r√©ponse internationale coordonn√©e √©quivalente, par son ampleur et son ambition, au plan Marshall, le programme d’aide am√©ricain destin√© √† reconstruire l’Europe occidentale apr√®s la Seconde Guerre mondiale.

Une chose qui a √©t√© frappante apr√®s la guerre, c’est le rebond rapide des √©conomies qui ont √©t√© profond√©ment touch√©es¬†¬Ľ, dit-elle. ¬ę¬†En Allemagne, des villes qui avaient √©t√© enti√®rement ras√©es sont revenues √† leur niveau d’origine en un temps relativement court. L’une des choses qui a rendu cela possible est le plan Marshall, qui a √©t√© l’investissement initial pour faire red√©marrer l’√©conomie.¬†¬Ľ

Les professeurs Duflo et Banerjee ont appel√© pour la premi√®re fois √† un nouveau plan Marshall en mai dernier, en r√©ponse √† la crise de Covid. Cette demande est tomb√©e dans l’oreille d’un sourd. ¬ę¬†Il √©tait clair que les pays riches √©taient plut√īt obs√©d√©s par leurs propres probl√®mes √† l’√©poque, qui √©taient graves pour √™tre juste, et personne n’√©tait pr√™t pour cela¬†¬Ľ, explique le professeur Duflo. ¬ę¬†Mais le moment est venu de mettre cette id√©e √† l’ordre du jour¬†¬Ľ.

Ils ont identifi√© trois priorit√©s pour un nouveau plan Marshall. La premi√®re est la vaccination. ¬ę¬†Au rythme actuel, on estime que l’Afrique aura fini de vacciner sa population dans quelque 80 ans.

M√™me en laissant de c√īt√© les arguments moraux en faveur de l’aide au d√©ploiement, il existe √©galement un imp√©ratif √©conomique : tant que les populations ne sont pas vaccin√©es, le virus a la possibilit√© de muter en une souche r√©sistante qui pourrait √† nouveau paralyser l’√©conomie mondiale – une catastrophe sans pr√©c√©dent en perspective.

La deuxi√®me priorit√© est le ¬ę¬†pilier √©conomique¬†¬Ľ – que le professeur Duflo explique en termes de ¬ę¬†ce que vous pouvez faire maintenant pour aider les pays pauvres √† se relancer¬†¬Ľ. Nous devons penser √† d√©penser de l’argent pour les pays pauvres de la m√™me mani√®re que nous pensons √† d√©penser de l’argent pour nous-m√™mes. En Europe et aux √Čtats-Unis, [les pauvres] sont cibl√©s par le biais du syst√®me de ch√īmage, ou furlough. Dans les pays en d√©veloppement, cela pourrait √™tre simplifi√© par un transfert d’argent liquide sur une base universelle.¬†¬Ľ

Les professeurs Duflo et Banerjee sont favorables √† un d√©ploiement d’argent liquide universel plut√īt que sous condition de ressources dans les pays en d√©veloppement, car cela r√©duirait le risque de corruption ou de manipulation du syst√®me.

¬ę¬†Nous ne sugg√©rons pas de donner √† tout le monde deux mille dollars par semaine¬†¬Ľ, pr√©cise le professeur Banerjee. ¬ę¬†M√™me cinq dollars par semaine, ce serait beaucoup dans de nombreux pays. Cela aiderait les gens √† recommencer √† produire et √† consommer, de sorte que l’√©conomie puisse red√©marrer. Et si les pays riches s’avan√ßaient avec une certaine somme d’argent, ils s’en rendraient √† peine compte.¬†¬Ľ Il entend par l√† que les pays riches pourraient simplement emprunter un peu plus que ce qu’ils font d√©j√† pour soutenir leurs √©conomies afin de financer une distribution d’argent aux pauvres du monde en d√©veloppement.

Il est essentiel de comprendre que ¬ę¬†les pays pauvres n’ont pas acc√®s √† ces emprunts¬†¬Ľ, explique le professeur Duflo. ¬ę¬†Si vous √™tes le Togo, vous n’avez aucun moyen d’aller sur les march√©s internationaux pour le faire. C’est donc le moment pour les pays riches d’emprunter au nom des pays pauvres – parce que les pays pauvres ne peuvent pas le faire. Et nous n’aurons pas √† les financer √©ternellement car, √† un moment donn√©, ils seront en mesure de se financer eux-m√™mes.¬†¬Ľ

Des solutions innovantes aux problèmes sociaux

La troisi√®me priorit√© est l’innovation, ou comme le dit le professeur Duflo : ¬ę¬†faire la plomberie correctement¬†¬Ľ. (Une m√©taphore pr√©f√©r√©e – la couverture de Good Economics for Hard Times, pr√©sentait une grande cl√© √† molette). Elle entend par l√† trouver des solutions aux immenses d√©fis logistiques que la pand√©mie a cr√©√©s – ¬ę¬†par exemple, comment vacciner un milliard de personnes en Inde ou s’occuper de l’√©ducation lorsque les enfants ont √©t√© d√©scolaris√©s pendant des mois¬†¬Ľ – puis tester les solutions, trouver des m√©thodes de d√©ploiement qui fonctionnent et, surtout, partager toutes ces connaissances avec les pays qui en ont besoin et les aider √† mettre en Ňďuvre les changements.

Actuellement, le plus grand obstacle n’est pas le manque de bonne volont√©, mais le manque de leadership. Il n’existe pas encore de programme ou d’organisation internationale pour coordonner le tout. Certains pays disposent d’initiatives importantes qui pourraient servir de mod√®les, comme le Fonds mondial pour l’innovation (GIF) du Royaume-Uni ou le Development Innovation Ventures (DIV) des √Čtats-Unis, qui testent et mettent √† l’√©chelle des solutions aux d√©fis du d√©veloppement mondial dans des domaines tels que la pauvret√©, la sant√© et l’√©ducation. ¬ę¬†Une planification efficace¬†¬Ľ, note le professeur Duflo, ¬ę¬†est la principale diff√©rence entre le succ√®s et l’√©chec – ce n’est pas seulement une question de quantit√© d’argent.¬†¬Ľ

C’est un domaine o√Ļ les entreprises pourraient apporter leur aide. ¬ę¬†Amazon livre votre colis presque n’importe o√Ļ – pourquoi ne se l√®vent-ils pas pour dire qu’ils peuvent envoyer des vaccins n’importe o√Ļ¬†¬Ľ, demande le professeur Banerjee. Les entreprises devraient voir dans cette situation une occasion de se manifester et de dire ¬ę¬†√©coutez, nous allons nous occuper de la cha√ģne d’approvisionnement¬†¬Ľ.

Si elles d√©montraient leur engagement en faveur du bien-√™tre mondial, cela leur serait profitable √† long terme, surtout avec toute la bile politique qui s’abat sur elles en ce moment.¬†¬Ľ Mais le feront-ils ?

¬ę¬†Ne pas ouvrir les √©coles est une taxe directe sur les femmes¬†¬Ľ- Esther Professeur Duflo

Par-dessus tout, le professeur Banerjee exhorte les pays √† rouvrir les √©coles. Outre les sombres implications √† long terme des ¬ę¬†pertes d’apprentissage massives¬†¬Ľ subies par les enfants qui n’ont pas √©t√© √† l’√©cole pendant une ann√©e enti√®re, en particulier dans les pays o√Ļ les classes Zoom ne sont pas disponibles, il existe un autre probl√®me l√©viathan : ¬ę¬†Ne pas ouvrir les √©coles est une taxe directe sur les femmes¬†¬Ľ, d√©clare le professeur Banerjee. Dans le monde entier, la charge de la garde des enfants incombe toujours principalement aux femmes et, si elles ne peuvent pas envoyer leurs enfants √† l’√©cole, leurs propres perspectives √©ducatives et √©conomiques diminuent. ¬ę¬†Si je devais choisir une chose √† laquelle donner la priorit√©, ce serait celle-ci – elle est essentielle.¬†¬Ľ

Il est clair que nous sommes √† un moment charni√®re de l’histoire du monde, o√Ļ les d√©cisions prises – ou non prises – maintenant se r√©percuteront loin dans le futur. Comme le demande M. Papaioannou, y aura-t-il un plan directeur pour revenir √† la situation d’avant la pand√©mie ou un programme plus audacieux pour r√©initialiser les relations entre pays riches et pays √©mergents ?

Selon le professeur Duflo, une chose qui contribuerait certainement √† cette derni√®re solution serait que les pays riches ¬ę¬†cessent de regarder les pays pauvres de haut, mais les consid√®rent plut√īt comme des pays qui se trouvent √™tre pauvres. Aujourd’hui, nous les consid√©rons comme des organismes de bienfaisance qui remplacent une partie de ce qu’un pays devrait faire pour lui-m√™me – et ce n’est pas la bonne fa√ßon de voir les choses. Ces pays disposent de personnes tr√®s comp√©tentes, mais ils n’ont pas la m√™me capacit√© √† faire face √† une crise ou √† investir dans l’infrastructure pour concevoir des politiques. Nos politiques de d√©veloppement devraient s’articuler autour de ces deux axes : nous apporterons notre aide en cas de crise grave ou de besoin d’aide pour financer l’innovation.¬†¬Ľ

Tout cela devient encore plus crucial face √† une autre crise imminente – une crise qui √©clipse m√™me la pand√©mie actuelle. ¬ę¬†Nous devons repenser compl√®tement le r√īle et la responsabilit√© des pays riches envers le reste du monde dans le contexte du changement climatique¬†¬Ľ, avertit le professeur Duflo. ¬ę¬†Il est surtout produit dans les pays riches – mais ses cons√©quences sont surtout ressenties dans les pays pauvres. Nous devons repenser notre solidarit√©. Un nouveau plan Marshall serait un mod√®le pour cela.¬†¬Ľ

Le professeur Abhijit Banerjee est professeur international d’√©conomie √† la Fondation Ford, au Massachusetts Institute of Technology.

Lire sur London.edu

La r√©ponse est essentielle alors que nous sommes confront√©s √† d’autres d√©fis de type pand√©mique, comme le changement climatique. Deux nouveaux livres, √©crits par des personnes tr√®s influentes au cŇďur de l’establishment √©conomique, affirment que le syst√®me actuel a grand besoin d’√™tre r√©form√©. Ces nouveaux ouvrages de Minouche Shafik et Mark Carney appellent √† un nouveau contrat social qui liera plus √©troitement les soci√©t√©s pour faire face aux d√©fis qui se profilent √† l’horizon. Rejetant les id√©ologies du march√© libre de Milton Friedman, ces piliers de l’establishment pensent que nous pouvons am√©liorer le capitalisme en reconnaissant le pouvoir que les soci√©t√©s peuvent avoir lorsque les individus reconnaissent le bien collectif au lieu de se concentrer sur eux-m√™mes. Si nous voulons avoir une chance de lutter contre le changement climatique, nous aurons besoin de ce type d’esprit.

-Via Azeem Azar)

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