La faiblesse de la parole publique au prisme des réseaux sociaux

Le site AOC a publié une longue tribune de Julia Christ, philosophe qui prend la position du philosophe Jürgen Habernas pour l’explorer et en souligner certaines limites.

La lecture de l’article est un peu ardue (3 articles gratuits sont disponibles sur la plateforme en vous inscrivant par email) mais certains passages sont vraiment intéressants et permettent d’entrer dans cette réflexion.

Le propos démarre sur le problème de la pauvreté de la parole politique, amenant une forme de populisme entre ceux qui sont apolitisés, dépolitisés et le problème des réseaux sociaux qui donne à chacun le statut d’auteur et donc porteur d’une vérité, même si elle individuelle, celle-ci est rarement confrontée à la raison. En somme, un avis personnel pourrait se nourrir d’avis similaires (en particulier à cause des bulles de contenus contrôlés par les algorithmes affinitaires) et un avis personnel se noie tout autant dans tous les avis personnels qui ont désormais une chambre d’écho sur les réseaux sociaux.

La réflexion démarre par cette position un peu ardue à absorber :  » est désigné le fait que l’intégration de plus en plus poussée au sein des sociétés politiques, entraîne inéluctablement les présupposés d’arrière-plan acquis par les individus lors de leur socialisation dans leurs groupes d’appartenance particuliers dans un processus d’explicitation constant de leurs raisons à travers un échange « intersubjectif », où s’articulent des points de vue sociaux et culturels différents. »

Mais ici vient l’idée que je trouve intéressante pour démarrer une réflexion : «  Comme l’intégration s’accroît nécessairement dans le même temps que la différenciation sociale, les différents points de vue sur la réalité portés par les individus en viennent inéluctablement à se confronter toujours davantage sur ce mode. Cette confrontation les oblige en termes de justification, si bien qu’ils se voient in fine séparés de leurs ancrages naturels et particuliers par l’obligation de se rendre justifiables devant une instance qui, elle, vaut pour tous, et qui n’est autre que la raison. »

(…)

« la légitimité de la loi commune à partir du moment où toute fondation transcendante – c’est-à-dire pour nos sociétés occidentales, divine – de la loi a disparu.

Cette légitimité d’une loi désormais faite par les hommes, l’espace public ne peut la garantir qu’à deux conditions : premièrement, d’inclure dans les débats qui ont lieu en son sein toutes les personnes potentiellement touchées par la future législation, et ceci de manière absolument égale ; deuxièmement, d’être un espace de délibération absolument libre que Habermas conçoit comme un échange de raisons entre des personnes qui défendent des points de vue différents. »

(…)

« il est clair pour Habermas que l’espace public comme institution exerce une contrainte sur les individus qui y pénètrent afin de délibérer sur la loi commune : il s’agit, au sens fort, d’une contrainte de rationalité. Cette contrainte, ils ne l’éprouvent pas de la même manière ni avec la même intensité dans l’espace privé, où l’affect, l’émotion, voire simplement l’intérêt personnel, constituent des raisons d’agir tout à fait valables, susceptibles d’être énoncées lorsque, dans l’échange intersubjectif, autrui exige qu’elles le soient. Dans la perception des individus eux-mêmes, il y a donc une tension entre public et privé, ce qui ne veut pas dire que le privé ne puisse pas a priori devenir une affaire publique, et de ce fait être politisé, mais ce qui veut dire simplement que les individus des sociétés modernes connaissent la distinction entre le public et le privé, et à travers elle les exigences de rationalité propres à la sphère publique. »

(…)

« la publicité immédiate de la parole intime et privée conduit à l’érosion des critères de rationalité, de logique et de vérité qui structuraient jusqu’alors l’espace public et, partant, la délibération entre citoyens sur la loi commune. Au cours de ce processus, la contrainte de rationalité que la sphère publique ne cesse d’exercer – puisque les médias traditionnels continuent d’exister et se gardent la prérogative de « vérifier » les faits – peut devenir insupportable pour certains individus qui, dès lors, se replient sur des « espaces publics » particuliers, homogènes à leurs points de vues et opinions. »

La lecture étant assez intense, je le répète, je n’ai pas particulièrement trouvé que la chute de l’article apportait un supplément de réflexion mise à part la partie sur le flou exercé par les réseaux sociaux sur l’individualisation :

« Celle-ci tient d’abord au fait que, dans la mesure où au sein de nos sociétés, socialisation et politisation vont de pair, il s’ensuit que la conviction des individus de pouvoir être légitimement et sans médiation aucune l’auteur d’une parole publique est un phénomène tout simplement normal. C’est de là qu’il faut partir. Or ce qui paraît problématique, et requérir explication, est que, tandis qu’à ce niveau formel la socialisation des individus opère bel et bien, le point de vue général sur la réalité ne semble pas s’imposer pour autant à eux lorsqu’ils prennent la parole dans ce type d’espace public. Or, pour analyser ce qui a tous les aspects d’une fragmentation des contenus de conscience, une philosophie politique libérale apparaît comme l’outil le moins idoine que l’on puisse se donner. Car cette fragmentation des acteurs sociaux en individus privés, elle l’a toujours déjà présupposée. »

Pour ma part, la question qui reste en suspens, effleurée dans l’article, c’est d’évaluer qui et comment peut-on proposer un contrôle de la parole, un contrôle qui n’a pas pour but de taire, mais au contraire de valoriser les prises de paroles individuelles. Le paradigme semble impossible à faire évoluer compte tenu que les entreprises privées sont les chambres d’écho d’un brouhaha et non de paroles individuelles.

Je partage ici quelques passages qui m’ont touchée : l’article est ici

 

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