Vers un monde plus controle freak que jamais

Les possibilités incalculables que nous avons en 2022 feraient rêver les individus des temps passés qui nous regarderaient de loin à travers une lunette du futur – un peu comme nous qui skrollons sans fin nos réseaux sociaux – mais, moi je leur ferai de grands signes d’appel à l’aide. Sans remonter les siècles, à l’échelle de mes années ici, le monde d’avant me manque…

La part d’inconnu du monde qui nous obligeait à vivre par nos corps la découverte me manque. Aujourd’hui, nous pouvons voir, connaître à peu près tout puisque quelqu’un a forcément filmé, enregistré, exploré, étudié chaque recoin de ce monde. Avant de connaître toutes les pratiques anciennes des individus, de nouvelles s’inventent.

Les rendez-vous pris qui n’avaient pas l’intermédiaire des sms et des téléphones portables me manquent : oui, les téléphones cellulaires se démocratisaient à peine quand j’allais aux fêtes des copains et copines de classe.

Je crois même que la temporalité de la grille TV et des sorties cinéma d’avant me manquent, même si le catalogue infini de séries, programmes et vlogs est rafraîchissant.

Je crois que mes malheurs, mes tristesses, mes interrogations étaient moins graves à l’époque où le maillage des relations reposait sur quelques grilles : l’école, le travail, la famille, les loisirs. Aujourd’hui, un tas d’inconnus, de nouvelles relations virtuelles se sont ajoutées.

Je crois que mes joies étaient plus intenses avant, plus durables car elles n’étaient pas menacées par l’envie de plus, et ne s’évanouissaient pas en quelques instants.

Je crois que mes besoins avant étaient raisonnables, calculés selon mon propre arbitrage, alors qu’aujourd’hui un fracas d’injonctions est entré jusque dans ma maison, jusque dans mon inconscient. J’ai des désirs que je n’ai jamais demandé à avoir et qui sont pourtant bien là, faisant trembler l’équilibre que j’étais capable de gérer dans la conscience de ce qui était à ma portée avec mes petits rêves ambitieux, délimités par un univers que je ne pensais pas pouvoir être regardé et jugé comme riquiqui.

Peut-être que c’est seulement moi qui vieillit, découvrant les frustrations ultimes que l’âge distribue à ceux qui n’ont pas fait de bons choix, mais je crois plutôt que c’est la rapidité à laquelle va ce monde et la direction qu’il prend qui me pousse toujours à me désaligner de ce que je suis et de ce à quoi j’aspire.

Le bien-heureux, nous le savons est un ignorant. Et je pèse ce mot : pas un ignorant qui subit sa méconnaissance MAIS un acteur qui choisit d’ignorer.

Je suis presque déçue qu’aujourd’hui le monde soit si sécurisé (j’ai toujours trouvé un charme à l’imprévu et au risque, mais plus le temps passe, plus dans ces nouveaux codes ils me glacent) et sécurisé de cette manière. Et ce n’est pas dans l’objectif que la société évolue de façon à ce que la vie en communauté soit harmonieuse, plus juste et plus sûre, non mais c’est parce que nous avons créé des technologies qui nous protègent des autres dans une glaciale société qui nous absorbe et nous recrache.

J’ai l’impression que la promesse de sécurité n’était qu’une fausse croyance : nous sommes encore moins sereins, nous sommes encore plus suspicieux, nous sommes encore plus anxieux. De quelle sécurité avons-nous besoin : que l’on ne nous dérobe pas nos biens ou que nous soyons confiants dans chacun des pas que nous faisons dans la société ? La surveillance et le contrôle des données m’apparaissent plutôt comme un fléau pour l’humanité car elles ne nous conduisent nullement vers la sérénité et la confiance, bien au contraire, mais vers un nouveau besoin insatiable de plus de contrôle encore. Quel est le bout ? Quand, où et comment serons-nous dans le contrôle parfait et la sécurité ?

Autre désillusion (d’espoir que je n’avais pas d’ailleurs), j’ai la certitude que la promesse d’un monde connecté ne nourrit pas la philanthropie. Plus nous voyons les autres plus nous les envions, les haïssons et plus nous nous éloignons de nous-mêmes. La juste distance que l’autre permet pour nous aider ou nous inspirer est noyée quasi systématiquement dans nos interactions. Je ne prétends pas qu’il n’y a pas quelques belles communautés mais elles semblent toutes éphémères.

Il me manque le temps que je n’ai pas connu où des centaines de milliers de gens réussissaient à communiquer et à partager des idéaux, construire des mouvements et faire avancer l’histoire. Aujourd’hui l’histoire se résume aux avancées technologiques et la complaisance à vouloir renouer avec des pratiques moyen âgeuses, car le confort factice qu’apportent les gadgets nous déconnecte davantage à ce que nous sommes. Nous sommes alors dans la réaction opposée à vouloir tout simplifier, se « reconnecter » au concret, toujours car nous perdons le contrôle. Le contrôle de penser tout ce monde avec lequel nous essayons de composer pour vivre en fonction de nos besoins essentiels.

Il me manque le temps où l’ont pratiquait le sport par loisir et plaisir d’être ensemble. Aujourd’hui nous pouvons nous parquer dans des salles de sport aux planning remplis d’activités, pousser son corps pour le rendre plus beau en photo, plus facile à glisser dans les vêtements à la mode, plus gracile pour loger dans des transports en commun minuscules qui nous emmènent au travail, vers une pénibilité morale puisqu’elle n’est plus physique grâce à ce paradis du confort. Nous devenons des corps in-animés (je fais référence à l’âme), des muscles sans force, des tas de tensions et de stress à dénouer… Nous faisons cela car nos corps errent dans des couloirs urbains, des trottoirs citadins, des aéroports, des gares qui nous permettent d’aller au bout du monde pour y trouver tout les repères de nos habitudes de consommations que l’on a dans son propre quotidien, mais avec un paysage nouveau. Et nous prenons en photo tout, tant pis si tout le monde va au même endroit, c’est visiblement ainsi que l’on parvient à appartenir à un groupe. Nous mimons, nous « fakons », nous déguisons, nous grimons, nous cachons ce que nous sommes sans relâche, sans plus trop savoir si nos joies sont réelles, sincères et authentiques.

Non ne sommes pas dans un monde qui permet de s’exprimer et d’être tel que l’on est, c’est une supercherie cet appel à la liberté d’être : rien dans ce monde ne le permet car tant que des modèles sont utilisés pour conduire les désirs des foules, nous ne faisons qu’essayer de trouver la tribu à laquelle appartenir pour être aimé. Nous sommes prêts à tout dire, tout essayer pour exister car les objets, les prises électriques, les batteries, les lumières sont partout, mais nous ne sommes toujours rien du tout à observer dans l’ombre de nos inquiétudes le monde qui bouge trop vite pour nos organismes. Nous vieillissons trop vite, nous avons raté notre jeunesse, notre adolescence, notre âge adulte, notre retraite avant même d’en avoir l’âge et l’expérience. Non les stars ce sont les bits, les courants électriques, les 1 et les 0. Nos errances ne font que les animer. Notre destin est de parvenir à gagner notre pain en en contrôlant une infime partie.

Les images factices ne sont pas des individus et des vies, ce sont des murs devant notre nez et nos yeux y sont accrochés comme des clous. Nos souffrances viennent, en partie, que nos yeux regardent tellement le monde défilant à toute allure devant nous, tout en souhaitant pourtant tellement voir ce que les autres voient de nous en même temps, que nous nous sentons juste prisonniers et impuissants. Ce monde nous rétrécit, avoir le pouvoir de l’absorber instantanément dans son entièreté nous soustrait à notre âme et notre humanité.

Je suis une hypersensible, et j’écris ces mots avec les actus à la télévision, le téléphone qui vibre de notifications à côté, devant un écran qui a 35 onglets et 3 applications d’ouvertes, dont une qui clignote. Je ferai quoi après avoir appuyer sur le bouton publié ?

Comment puis-je penser dans son entièreté qu’en une fraction de secondes je vais propulser des millions de 1 et de 0 à travers des fibres invisibles, que pour avoir ce pouvoir je paye un abonnement internet car j’ai acheté des bouts de plastique « intelligents » fabriqués dans des conditions déplorables quelques années plus tôt dans un pays que je n’ai jamais visité? J’ai acheté un service qui permet d’écrire avec le bout de mes doigts, soit la plus grande distance possible entre mon cœur, ma tête et le plaisir d’écrire des lettres qui font mon écriture unique. Et je ne fais pas de vidéo ! Et je ne mets pas mon corps dans la réalité virtuelle ! Mais que ferait le monde d’un bout de papier si j’écrivais plutôt ces mots dessus ? Existe-t-il un humain qui pourrait désirer mes mots ? La croyance qu’on me dit d’avoir c’est qu’Internet seul pourra me le dire.

Écrire pour soi c’est beau aussi. Mais dans la course au temps et au prix de son temps, car telle est notre identité et notre valeur en ce haut monde, que ferais-je d’un papier qui prendra la poussière et de l’encombrement ? Il n’est pas cliquable, likable, partageable ou monétisable, il n’est pas objet de désir car il n’est pas ancien. Un bout de papier en 2022 quelle valeur peut-il avoir si personne ne peut le recevoir, si aucun abonné ne peut être notifié de son existence sans désirer lire ces mots mais qu’il lira peut-être parce qu’il s’ennuie ou parce que le titre a attisé sa curiosité ?

Ces mots et ces pensées seront lus grâce à ce seul signe de vie qu’est la notification, ce prétexte si facile pour refixer ses yeux sur l’extérieur et non les garder sur soi, sur son monde réel.

Un monde d’avatars, d’hologrammes, de NFT, de gadgets pour qui sont-ils destinés, à part ceux qui cherchent encore à émerger dans ce monde ? Quelles promesses séduisantes nous font-ils ? Celles d’être riches et libres, peut-être. Une autre illusion qui sera bientôt balayée.

Et qu’est-ce qu’être riche et libre ? Partir à l’aventure faire le tour du monde ? Est-ce que, comme mes mots sur mon papier, quelqu’un en a quelque chose à faire, sauf si les images de ces moments de vie sont partagées, notifiées et entrent dans la vie des autres ? Et ce riche voyageur se sent-il toujours libre si en partageant et en immortalisant dans l’instant son bonheur, le nombre de likes et de compliments influent sur son expérience, sans que l’intention première conduise à ce nouveau rapport avec des inconnus qui gratifient ou punissent la qualité extraordinaire ou non de son partage de contenu ? Pas besoin de partir loin, de faire des choses extraordinaires, les autres comptent pour nous, quel que soit le niveau d’évolutions technologiques, mais nous « devons » faire savoir, dire quelque chose dans ce monde connecté, car sans cela, nous existons peu. Même la qualité de nos rapports concrets et réels aux autres semblent se rabougrirent car les distractions virtuelles nous accaparent, sans notre plein gré, malgré nous. Car la communauté de cœur est peut-être ailleurs, des satisfactions plus intenses sont peut-être ailleurs. Parce que l’ennui est dans le réel et Internet nous donne l’illusion de pouvoir y échapper. Puis nous sombrons dans cet univers virtuel, incapable d’aligner le temps concret de nos corps à la quantité de choses qui existent là-bas.

Je me sens déjà riche de pouvoir avoir accès à tant de choses dont j’ai appris l’existence par Internet, par les réseaux qui se créent, mais la facilité de vivre plein de vies ne me fait ne m’attacher à aucune, car une autre plus proche de mes aspirations est peut-être ailleurs. Et s’enchaîne alors l’escalade des besoins, la quête perpétuelle tiraillée avec la conscience que la vie passe vite, et qu’une seule ne suffira pas. Alors vite, vite, je me connecte, je me reconnecte.

Être riche permet de consommer et faire tourner une immense machine qui créé de l’emploi, mais qui tue la planète. Être riche permet d’investir et de choisir le sort de la planète pour demain. Autrement dit les « survivors », les désargentés ne peuvent que contempler les jeux et les lubies des plus riches et parfois essayer de leur ressembler à leur échelle. C’est simpliste oui, mais il est clairement impossible de parler des quelques exceptions qui contredisent complètement ce constat. Si notre planète est en péril c’est bien parce qu’une mécanique destructrice roule à plein régime et nous sommes autant responsables que victimes, englués dans un système auquel on est obligés de vouloir appartenir car il facilite tellement par ailleurs de choses.

Et le désir, je crois, le plus profond en nous est de reprendre le contrôle. Mais même avec toutes les installations derniers cris et les technologies de pointe tournées vers la data et leur exploitation, le monde semble hors de contrôle, et je nous pense perdus nous-mêmes vis-à-vis de notre humanité et notre rapport à l’autre et au collectif. Le « Je » est exacerbé et insatiable, cherchant aveuglement le groupe qui lui donnera l’agrément d’être,alors que le sentiment de collectif et d’appartenance n’est quant à lui pas clairement défini. Et s’il parvient à devenir un nouvel enjeu, alors peut-être que nous sauverons notre planète, en ouvrant simplement nos yeux, en les détachant un instant de l’écran, des images des autres. Alors peut-être trouverons-nous la force de définir les bases qui définissent notre condition d’individu et renoncerons à aller trop loin dans l’escalade du plus. Il nous faut un temps de repos.

 

 

 

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