La technologie ne permet pas d’échapper à la condition humaine

Un brillant article de Noema, signé de Nathan Gardels, l’éditeur en chef de Noema Magazine qui met en avant les philosophies classiques au prisme des technologies, dont le Metaverse et des réalités virtuelles, notre condition humaine. C’est en substance une pensée que je partage avec quelques points supplémentaires qui sont tus dans cet edito que je vous partage :

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La réalité s’attaque au métavers

Le métavers – la « prochaine grande chose » qui engloutit le capital-risque, s’empare de l’économie de l’attention et capture l’imagination de futuristes enthousiastes – a été agressé par la réalité physique. Malgré toutes ses promesses d’évasion virtuelle d’un monde limité, la condition humaine reste obstinément ancrée dans l’univers tangible.

Les chars russes et les cadavres sanglants qui jonchent l’Ukraine, le COVID et les calamités climatiques nous ramènent sans cesse sur le terrain que nous tentons de fuir.

En bref, la technologie n’est pas un baume pour la vie telle que nous devons la vivre. Si la technologie a été bénéfique au progrès humain à bien des égards, elle nous prive dans d’autres cas de notre capacité à faire face.

Le philosophe Byung-Chul Han est probablement celui qui décrit le mieux le piège phénoménologique dans lequel nous sommes tombés. « L’ordre de la Terre« , a-t-il déclaré lors d’une récente interview, « est constitué d’objets qui prennent une forme permanente et fournissent un environnement stable pour l’habitation humaine« . Aujourd’hui, cela « a été remplacé par l’ordre numérique« .

Puisque « nous percevons la réalité principalement en termes d’information », observe-t-il encore, « il y a rarement un contact tangible avec la réalité. La réalité est privée de sa présence. … L’information dissout la réalité« . En raison de cette migration de l’esprit vers le monde virtuel, le monde réel devient « plus trouble et plus fantomatique », insubstantiel. L’augmentation virtuelle de l’expérience est en même temps sa dégradation.

Si les événements récents nous rappellent que l’information est un terme inapproprié pour désigner la réalité du monde physique, ils nous rappellent également que la technologie est un outil de notre propre création, l’extension prothétique de l’état contemporain de l’âme humaine dans la matrice de l’existence.

Que ces outils nous sauvent ou nous détruisent, qu’ils nous rapprochent ou nous éloignent les uns des autres, qu’ils nous rapprochent ou nous éloignent de la réalité, est une réponse que seul leur géniteur peut fournir.

Le théoricien fondateur du parti vert allemand, Rudolf Bahro, l’a bien formulé lorsqu’il s’est demandé comment le développement technologique avait menacé un environnement vivable. Il a formulé la question fondamentale comme étant non pas celle de la technologie, mais celle de l’homme. « Qui est cet homme qui utilise des outils ? » a-t-il demandé.

« La crise n’est pas dans les arbres, elle est en nous« , m’a-t-il dit lors d’une conversation en 1989 dans sa maison des montagnes de l’Eifel. « La crise écologique est une projection de la crise intérieure de l’homme. Le philosophe allemand Martin Heidegger dit que nous sommes aliénés du cosmos parce que ‘nous avons oublié l’Être‘. Dans « Faust », Goethe écrivait « on comprend l’esprit auquel on est égal« . À notre époque, nous comprenons le béton mais pas la façon dont la forêt pousse ; nous connaissons le moteur à combustion mais pas le schéma qui nous relie à la primevère. »

Aligner nos innovations sur le « modèle qui relie » reviendrait à utiliser nos outils pour aider à retrouver l’Être oublié de Heidegger au lieu de s’en éloigner toujours plus. Ce serait reconnaître que la technologie ne peut nous permettre d’échapper à notre « résidence sur Terre », comme Pablo Neruda a intitulé son célèbre ensemble de poèmes sur les joies, les limites, les luttes et les souffrances qui font de nous des êtres humains. »


Je pressens que le danger des réalités virtuelles vient simplement de son émergence même, calquée sur le systémique modèle de créer « la mode », « qu’il faut appartenir au groupe, sans cela, on n’est pas dans le coup ». L’exemple récent que j’ai et qui me fait doucement rire : les Non Fongible People. Une fois l’idée de rendre unique et infailliblement protégé une transaction ou de l’art (les NFT), voici que cela est appliqué à l’humain : le compte Instagram Themaverse, présente la version virtuelle d’un groupe de personnes qui se sont parrainées, à qui un rôle est donné aléatoirement, dans une prison virtuelle…

D’un côté, cet espace qui « compte pour du beurre » est intéressant, à l’image des jeux vidéos dans lesquels on prend un rôle dans lequel on doit être le meilleur pour gagner. Intégrer sa personne, un personnage aux traits rajeunis et lissés, dans une situation virtuelle, un immense jeu, pas incroyablement inspiré… D’un autre, la réalité dans laquelle nous sommes « coincés » par nos moyens, notre âge, notre histoire, nos choix….

Ce sentiment que la réalité est limitante, pour toute l’histoire qui nous a précédés, c’est cette vision qu’on nous pousse à avoir : à rapprocher notre visage d’un écran si près qu’on est aspiré par ce dernier, au point de ne plus s’en décoller, de plonger dans notre imaginaire et réveiller un grand nombre de désirs QUI N’EXISTERAIENT PAS DANS LA REALITE !!!

Il y a quelque chose de fun, de plaisant à l’idée de vivre une expérience inédite, de vivre dans un univers autre où les cartes sont rebattues : c’est peut-être le rêve le plus profond de l’humanité. Ne plus être soi un instant, être un meilleur soi dans un nouveau jeu : AVOIR UNE NOUVELLE CHANCE !

Nos philosophes s’étrangleraient en nous regardant balayer la sagesse que le temps apporte la réponse à tout : c’est le baume de nos échecs, la récompense de nos efforts, c’est la prise de conscience que l’essentiel est sous nos yeux.

Dans la réalité virtuelle, nous sommes plus beaux, plus jeunes, plus forts…. Cachés derrière un avatar flatteur, inconsciemment nous espérons que notre histoire personnelle, notre Conscience, notre Être sera reconnu la-bas.

Le mal-être ne disparait pas, l’échappatoire est simplement plus forte en termes d’expérience vécue, mais il s’agit d’une nouvelle drogue euphorisante, un jeu grandeur nature, voire plis grande qu’elle.

En prise avec les conséquences de nos échecs à vouloir évoluer pour nos intérêts individuels, oui la nature va nous faire payer, elle commence déjà…

La réalité virtuelle n’est ni plus ni moins que le seul monde dans lequel on contrôle la météo.

 

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