Quand j’enviais ceux qui voyageaient tout le temps…

Ces derniers temps, il me semble qu’une inversion des pôles se produit au niveau de mes principes et de mes pensées au sujet des voyages.

Désormais, on ne peut plus déterminée à ne plus prendre l’avion (la prochaine fois reste dans 2 semaines, mais j’espère qu’elle sera une des dernières de ma vie), j’ai pourtant longtemps ruminé que « les autres » partaient au moins deux fois par an (certains de mes collègues une à plusieurs fois par mois). J’hallucinais tellement d’entendre que mes proches ET mes collègues repartaient en voyage, en Thaïlande, aux Philippines, au Japon, au Mexique, à New-York, en Croatie, au Kenya, à Zanzibar…

Je réalise que je me morfondais comme une enfant gâtée, regardant toujours « mieux que moi », jugeant et me comparant aux autres. C’était du pur égocentrisme et de la vanité, et je retiens la leçon désormais que mes principes profonds, mon rapport aux voyages, étaient à l’époque pourtant justes et honnêtes. Réseaux sociaux, merci pour l’amplification des biais et de la dissonance cognitive !

L’ironie dans l’histoire, c’est que j’ai fait quelques voyages absolument inoubliables, ils ont même souvent été un peu atypiques : à 16 ans l’Australie et la Nouvelle-Zélande, pendant plus d’un mois, 10 ans plus tard, j’optais pour la découverte des USA (durant lequel j’ai quand même pris 4 fois l’avion : Paris-Dublin, Dublin-New York, New York-Denver, Denver-Los Angeles, et retour San Francisco-Paris).

Je suis allée en avion à Rome, à Tel-Aviv, en Égypte, aux Bahamas, à Santorin, à Naples, à Fès, à Lisbonne, à Dubaï, à Barcelone, et le prochain est pour la Corse… ce qui est déjà pas mal.

Enfant, j’ai eu pris des vols intérieurs (1 à 2 fois par an) également, et quelques fois pour le travail également pour un Nice-Bordeaux ou un Paris-San Sebastian, mais pour les vacances en famille c’était plutôt des trajets en voiture à parcourir les régions de France.

Combien poutant j’ai maudit mes parents de ne pas m’avoir emmenée faire le tour du monde « comme les autres » : quand je partais à Royan pour l’été, les copines de classe partaient au Canada, aux Antilles ou au Costa Rica. Quand je suis rentrée dans le monde du travail, j’ai eu des collègues qui avaient non seulement beaucoup voyagé plus jeunes, mais qui avaient même vécu 3 ans au Japon, 2 ans à New York, ou avaient même passé une partie de leurs études à l’étranger : ce que je n’ai évidemment pas fait puisque je travaillais à côté de mes études. L’Erasmus, je n’ai pas connu !

Je me détestais quand je me comparais à mieux lotis que moi, puisque la réalité c’était que j’étais déjà plus chanceuse qu’un grand nombre de personnes qui n’avaient jamais ou quasiment pas pris l’avion ; et pourtant persistait ce désir de « moi aussi, je veux aller là, faire ci et ça ».

Les amis, encore récemment, avec nos premiers « bons » salaires, proposaient des week-ends de fiesta à Singapour, à Khemer, à Riga etc; et nous refusions par faute de moyens. Et moyens tant au premier qu’au second degré : c’est-à-dire se permettre de partir sans mettre en danger notre quotidien, tout en profitant sur place.

Mais cette histoire de moyens est en vérité le cœur du sujet : je pense que mes parents (fille unique, nous n’étions que 3) auraient pu choisir de dépenser en voyages lointains, mais à la place j’ai pu skier et découvrir de beaux endroits en France, apprendre l’histoire, faire de petits villages, de jolies rencontres et des activités simples dans la nature. Mon compagnon et moi aurions pu préférer mettre nos sous dans des voyages de fiesta, voire des voyages découvertes. La réalité est que partir au ski aurait pu être notre choix premier, mais le coût d’une semaine à la montagne était inconcevable compte tenus de nos moyens du quotidien (en vivant à Paris, un salaire correct constituent de petits moyens malgré tout au jour le jour), donc partir à l’étranger dans un coin touristique juste pour faire des photos et fréquenter les mêmes lieux que tout le monde ne correspond de toutes façons pas à notre vision du voyage.

Et des styles de voyages il y en a plein ! Le bivouac, le bed&breakfast, la route, la farniente, les activités sportives, les visites touristiques etc… Mais également le caritatif, le professionnel, le journalistique….

Dans notre cas, la réalité est que nous vivions dans une location toute petite, avions des horaires assez denses de travail, et qu’on se permettait de prendre des verres de temps en temps, mais que même les restos, les afterworks, les week-ends n’étaient pas vraiment dans notre budget. Tout cela ne faisait pas sens en fait ! Il y a le fait d’avoir des loisirs pour déconnecter du travail, il y a les plaisirs de passer du temps avec les amis et la qualité de vie qu’on souhaite s’offrir chaque jour également (alimentation, culture, activité, etc).

J’ai personnellement beaucoup de passions qui me coûtent (livres, sport, art, musée) ; heureusement mon ami est moins gourmand et plus économe, ce qui permet d’équilibrer les choses. Mais vivre au quotidien confortablement est déjà un coût que je m’octroie avec un peu d’abus compte-tenu de nos salaires. Je ne parvenais donc pas à comprendre comment certains pouvaient avoir beaucoup plus de moyens que moi avec un salaire, à peu près équivalent; tout comme je ne comprenais pas le concept de ne pas mettre de l’argent dans son alimentation et son logement.

Aujourd’hui je ne pourrais pas être plus heureuse que mon empreinte carbone de toute ma vie ne soit pas aussi énorme que ceux que j’ai envié si longtemps ! Je réalise que tous les voyages que j’ai fait ont pris du temps, qu’ils étaient uniques, en dehors des sentiers battus, m’offrant des souvenirs inoubliables et que nos photos sont uniques.

Je n’aurais jamais pensé qu’un jour je me dirais que j’ai abusé des voyages, que parce qu’ils ont été des objectifs longtemps préparés, je suis comblée d’avoir vu déjà tant de choses.

Je ne pensais pas que je saurais gré mes parents d’avoir préféré des voyages simples, à l’aventure (même en France), nous créant nos souvenirs, notre découverte du monde à petits pas.

Je repense à ces jeux de construction de cités où la carte infinie à découvrir nécessitait de construire des villes, d’attaquer des villages pour les conquérir pour illuminer les coins sombres de la carte. Il semble qu’aujourd’hui la planète Terre était à conquérir en collectionnant les destinations et les tampons sur le passeport.
J’ai cru que les voyages seraient ma façon de convoiter une vie sociale et de la conquérir : je réalise désormais que les voyages se font même à l’échelle du département, de l’arrondissement parfois. Que ce soit à Paris, où dans ma région natale en Nouvelle Aquitaine : nous faisons des découvertes à vélo, en TER ou en voiture. Peut-être que nos escapades n’avaient rien de sensationnel avant, mais elles le sont maintenant : parce que la société estime qu’il est de bon ton désormais d’aspirer à plus humble. C’est reposant que les codes changent !

Et pour tous les expatriés que j’ai rencontré, tous les grands voyageurs du monde que j’ai connu : je constate bien qu’ils restent ou reviennent en France ou « chez eux »!

Je ne souhaite pas généraliser pour autant, mais je sens que c’est maintenant qu’il y a un changement de paradigme sur un sujet qui m’a tant tenu à cœur pendant des années. Je voyais le voyage comme une manière de me cultiver et de me distinguer : c’était autant pour moi que par rapport au regard de la société, je dois l’admettre. Mea culpa.

Je pensais qu’en voyageant je serai « mieux », plus accomplie, plus informée… J’ai découvert que certains voyages m’ont laissée de marbre tant arpenter des rues qui me rappelaient ma propre capitale me décevait. Les lieux à visiter sont calqués sur le même modèle du touriste-pigeon qui a à sa disposition une restauration industrielle et des souvenirs Made In China, qui paie le prix fort un café pour être à cette place-ci, pour obtenir cette photo-là.

Et puis parlons du retour. Les grands voyages que j’ai fait : plus de 1000 photos, des heures à raconter mes aventures… Personne ne s’intéresse moins à ces détails que vos proches qui ne vous ont pas accompagnés ! En revanche, jouer de complicité en société sur le fait d’avoir été dans ce café branché, d’avoir fait cette attraction ou cette visite, d’avoir marché au même endroit : aussi creux que soit cet échange, il relevait de cette validation sociale qui m’a tenu à cœur un temps.

Il y a deux mois je recevais en pleine face une remarque de l’espace : « ha tu n’es jamais allée en Asie ??!! Bha, en même temps, il y a des gens qui voyagé de l’autre côté de la planète »….

So what ? J’étais abasourdie par le sous-entendu, que j’ai interprété ainsi : partir au bout du monde ça ne coûte rien !

Bien sûr que si ça coûte ! Pour faire un voyage de qualité, unique et respectueux, cela nécessite de l’argent, du temps, de l’information au préalable. Non voyager n’est pas une bagatelle snob ! Voyager a un impact sur soi ! Ce qu’on fait sur place a un impact sur le lieu… Non, se téléporter à l’autre bout de la planète perturbe le corps : j’ai passé mes longs voyages à l’autre bout du monde sans être indisposée, mangeant mon déjeuner à l’heure de mes nuits, et dormant à l’heure de mes déjeuners. Non un voyage en avion c’est quelque chose, cette téléportation a un impact sur nous et sur la planète, en tonnes de CO2 même !

Je remercie tant mes parents et mon entourage proche d’apprécier la lenteur, les étapes dans le voyage et non la destination aller-retour qui sacrifie le sens même de partir et revenir.

Je ne verse pas dans le jugement de ceux qui continuent et/ou ne regrettent pas. Les horaires des aéroports sont toujours aussi nombreux ! Si je ne pars plus jamais en avion, d’autres le prendront… tant qu’il n’y aura pas, qui sait, des quotas, des pénalités sur un compte carbone qu’on paierait en impôt qui servirait directement à créer de nouveaux emplois et de nouvelles structures pour voyager décarboné.

Je suis simplement heureuse de me réconcilier avec des valeurs que je méprisais, je suis heureuse d’aimer ne pas avoir les moyens de partir (j’entends que la planète dont je suis locataire ne m’autorise plus ce droit, elle ne me le pardonnera pas) : cela permet simplement de remettre l’église au centre du village. Les voyages sont un luxe, même les plus petits : c’est du temps, de l’information, et de l’argent pour se nourrir, se loger et participer au voyage : c’est une consommation de ressources quoi qu’on en dise !

Je ne juge pas non plus les pilotes et les chauffeurs pour qui se déplacer sans arrêt est leur gagne-pain. Le tourisme génère énormément d’emplois, et dans certains pays il nourrit même. Mais c’est justement en voyageant comme un riche dans des pays plus pauvres que devraient nous frapper les inégalités qu’on génère et cautionne malgré nous (même quand on s’offre des vacances de luxe, même quand on s’offre des vacances de pauvres).

Je suis pressée de prendre le train, plus souvent, plus longtemps, avec mon vélo, voire de louer un vélo s’il le faut : je suis pressée de vivre des vacances comme j’ai toujours vécu, sans plus jamais penser égoïstement et aveuglément. Je sais d’avance que je ne verrais pas certains pays ni certains continents et je m’en sens presque soulagée. Je suis heureuse que d’autres aient pu et peuvent encore le faire, cela me permet malgré tout de voyager, de m’informer et de m’inspirer, s’ils ont les moyens de voyager en conscience et responsabilité.

 

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